Vibre une corde, mais de quoi ? de harpe ? de viole ? de guqin ? L’air autour et l’air dans l’instrument supposé sont aussi l’instrument.
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Aussi bref soit-il, un morceau de musique tant aimé semble à force de réécoute sous-louer une tranche de vie. La toccata qui introduit l’Orfeo est aussi stimulante au réveil qu’un double expresso, avec ses pétards qui ne foirent pas et ce bruit de bombarde sous des cordes flûtées !
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Les voix dans la Missa Papae Marcelli (Palestrina) se transforment en air acquitté du terrestre, là où tout demeure matin et où rien ne meurt ni ne naît. Là où se tient toujours le si près de réapparaître, impeccablement bordé d’aménité.
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Habitué des classiques indications de tempi et d’humeur (lento, scherzando, allegro, assai,…), c’est, je crois me souvenir, à l’intrigant « strepitoso » que je dois ma découverte d’Albéric Magnard. Après tout ce qui avait été éprouvé et rabâché dans le domaine de l’écriture d’une symphonie à la fin du 19ème siècle, que pouvait bien être un mouvement de symphonie qui serait « retentissant », « fracassant » voire même « génial et fantastique » ? De là je découvris ce symphoniste-né.
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Trio de Ravel – musique dont le cœur, aussi agité qu’une heure de pointe, sait trop bien que nous sommes faits de tissus et de déchirures… Collines et vallées – ce que leurs ondulations naturelles ont endurée du spectacle des hommes – se joignant en celui qui écoute.
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L’aigu de ce qui ne sera pas atteint. Le déploiement d’une rosée spectrale. Chez Scriabine, la contagion des sons par contact, par les dix doigts des mains.
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La glaise sourde absorbe os, chimie noire, tonalités mal arrimées, exorbitées, bris de cartilages, elle absorbe encore. Glacis de l’introspection, Largointerminables, viscéraux, mettant à nu non les extinctions des notes, mais leurs crémations. Qu’il est difficile d’imaginer aujourd’hui qu’un compositeur russe comme Shostakovich – qui n’est qu’un parmi tant d’autres – jouait sa peau à chaque création d’une nouvelle œuvre !
Glacis oui, puis brusquerie, plus que rythme, emballements à contre-pied qui font lever dans la polyphonie l’agression extérieure. Les gestes oratoires subversifs et les fugues tortueuses, blafardes, parcourent des abîmes de tristesse et font valoir que seule la pétrification qu’est la mort est prévisible, que la terre et l’humain qui la foule n’ont pas à s’occuper de prévisions quelconques, qu’ils pâtissent sans rechigner des augures mauvais, des étranglements de peur dans l’aigu.
Musique dont les yeux sont d’effarés cris de corbeau, avec la bête maligne et sentencieuse des prunelles de l’espèce despotique qui s’y est ramassée. Ceints d’abjection et assiégés par la mémoire, les yeux de la musique de Shostakovich, en particulier dans ses symphonies, sont retenus captifs aux menottes du cynisme. Leur blanc se dresse aujourd’hui en pierre mémorielle.
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Xénakis : une matrice sonore reste tapie, qui traque, par saccades, par influx mouvants, mais quoi au juste en nous ? Qui nous hante, c’est certain, par ses moindres remuements.
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L’infra reprend son souffle entre deux temps forts. Mélismes de la Renaissance ; sautillements qui se débarrassent, libres.
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Guillaume Lekeu, 24 ans seulement – l’arrêt cardiaque saisissant les cordes au beau milieu du Cantabile, puis pour complément inéluctable du son, le silence total.
© Mathieu Nuss


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