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Lire et relire Tchékhov.

par | 26/05/2024 | Bibliothèque, Littérature

Tchékhov a une conception très singulière de la philosophie. Ainsi, dans Une Histoire ennuyeuse, on peut lire cette phrase : « Quand quelqu’un philosophe, cela veut dire qu’il ne comprend rien ». En principe, philosopher, c’est justement déjà vouloir y comprendre quelque chose, c’est espérer y comprendre quelque chose, c’est même poser qu’il y a quelque chose à comprendre.Tchékhov, qui n’est pas philosophe et ne manifeste aucun désir de l’être au sens courant du terme, résume dans cette petite phrase les axes intentionnels de son œuvre. En effet, autant les personnages des proses que ceux du théâtre se situent, comme en un point de crise, devant cette révélation, qu’ils aimeraient bien décider, choisir une solution d’existence – celle-ci étant le plus souvent celle du bonheur et de ses conditions -, mais que les voies d’une telle issue sont introuvables. Le point le plus intense de cette crise tient en une obligation à philosopher qui signe à la fois la défaite de cet effort d’être et de la pensée. Cet acte de « philosopher » et de ne rien comprendre forme l’espace des histoires et des pièces de Tchékhov ; les phrases et les dialogues émergent depuis l’incompréhension. Et le « rien » dont il est question n’est pas le vide, mais l’existence qui n’a pas la puissance d’exister, c’est-à-dire de projeter des horizons de réalisation et de bonheur; c’est une existence déjà usée, toujours déjà retirée et avortée, soustraite à son propre élan. Le « rien » de Tchékhov est l’existence même mise à nu depuis ses images, ses rêves et désirs qui devraient pourtant en constituer la réalité. Mais la réalité même, dans son ensemble, est, chez Tchékhov, à la fois mise au-devant de la scène sous les formes de l’ennui, de la pathologie (des plus discrètes, qui ne sont pas moins importantes, aux plus hystériques), des anomalies diverses (le jeu, la ruine, les échecs) et promue comme un monde inaccessible (« A Moscou, allons à Moscou ! » est un leitmotiv des Trois sœurs, comme si la Province était l’image de l’exil hors de la réalité !). Tchékhov ne cesse de parcourir et d’écrire cette impossibilité constituante de la réalité elle-même. C’est ainsi qu’il résout le problème de la réalité – mais cette résolution ne fait qu’un avec la formulation du problème, d’où l’extraordinaire tension, en particulier des pièces, de Tchékhov – par la littérature ! Si Tchékhov écrit et continue envers et contre tout à écrire, c’est parce que la réalité, dans sa contradiction et sa tension, ne peut que s’écrire. En vérité, pas même s’écrire, puisqu’elle ne tient, sur sa pointe, que dans une sorte de hors-champ. Elle est ce dont on parle, c’est depuis elle que l’on parle et écrit, mais elle n’est pas là où l’on parle. En ce sens, elle « s’excrit ». L’écriture de Tchékhov enveloppe ou prend en écharpe l’impossible dont elle est constituée. Cette impossibilité n’est aucunement ce dont on ne pourrait parler, ce qu’on ne pourrait pas se représenter. Au contraire, elle est très clairement énoncée, et à chaque fois. C’est l’impossibilité de l’existence (aux deux sens du génitif) qui est exposée.

© André Hirt, L’Étoilement de l’existence, Kimé, 2005, p. 79-80.

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