Vous qui allez lire ceci, oubliez toute espérance, mais ce n’est pas un propos imposteur, reprenant en écho un répons à l’Enfer de Dante mais l’emblème qui signe la vie quand elle advient. Quand éclot ce qui n’est que fruit de la fortune, d’une rencontre de l’imprévisible, inscrit comme un sceau dans la chair, au seuil ou en exergue, gravé, car vous ne savez ni le jour ni l’heure, ainsi le dire initial.
De cette contingence originelle, autre nom de la nécessité puisque ce qui peut ne pas être s’impose comme s’il ne pouvait en être autrement – celui que je suis surprenant dans ce qu’il est mais ne pouvant être autre – ainsi anankè est compagnon d’éros et que de leur union est né ce qui est, étrangement tel qu’il est, sans qu’il puisse en être autrement, ce qu’on a coutume de nommer réel, l’univers se déployant et ouvrant ses ailes nous portant là où nous savons et où nous ne savons pas inéluctablement. Rêver d’un ailleurs, comme si l’ailleurs pouvait nous dispenser de ce qui est, s’arracher à La noche oscura que chanta de la Croix « Par une nuit profonde, Étant pleine d’angoisse et enflammée d’amour, Oh ! heureux sort ! » y adhérer pour entendre comme en une parole apophantique que le dieu est le rien et qu’il nous faut célébrer cette absence, s’en réjouir à la suite aussi d’un Eckhart car « Celui-là seul a la véritable pauvreté spirituelle, qui ne veut rien, ne sait rien, ne désire rien ».
Chanter l’inespérance, pour que s’ouvre à la joie un à venir radieux, celui où rien accomplira sa puissance, où rien sera roi ou reine, dans l’abandon total à l’obscurité. Nés du chaos, aimant ce chaos, ne voulant le quitter pour de l’illusoire lumière, nés de la confusion originelle notre voie n’est pas vers la lumière, dans l’espoir de la fuite – elle ne mène à rien –, mais dans l’amour immarcescible de ce chaos, de ce désordre initial et pérenne que nous ne voulons quitter, que nous célébrons, où tout cosmos, s’il était capable de penser, se découvrirait tel qu’il est, bruissement assourdi duquel aucune musique ne peut surgir, où la seule harmonie est la dissonance, celle que notre corps connaît, lui aussi, dans sa continue claudication, descendant sans faille de tous les fils d’un Cadmos à la recherche éperdue de sa sœur que Zeus un jour lui enleva. Tous les engendrés de cette lignée mythique, c’est-à-dire de toute lignée, depuis ne sont dans leur nom même que des boiteux aux articulations défectueuses, qui signent l’humanité marchante les yeux clos ou mi-clos, c’est selon, et que leurs pas conduisent inéluctablement à Colone où le dernier boiteux au nom chevillé à son corps, réconcilié avec lui-même, le dieu, sa mère, sa fille descend aux enfers accueilli comme il le méritait, va-nu-pieds sublime ayant aimé le cours et le parcours d’exister, dans ses tourments, ses souffrances, ses joies et cette sérénité enfin atteinte quand du Cithéron aux Enfers la boucle est enfin bouclée. La sphinge est oubliée, elle qui lui ouvrait et fermait en une seule voix la voie au féminin, celle qui suscitait la puissance du désir et en même temps le condamnait à ne pas l’accomplir, elle qui rejoint l’abîme originel dont elle n’aurait dû jamais sortir, femelle castratrice aurait soupiré Freud sûrement, entrave au déroulé arachnéen du vivre, cherchant à arracher l’homme à sa toile. Mais la toile est son monde, est sa vie et aucune Ariane ne pourra, par un fil ténu, le guider vers la sortie. Déréliction totale, nous sommes jetés au monde dans un océan sans amers. Pas d’entrée, pas de sortie, pas de direction, pas de sens, pas de flèches, route pleine d’embûches, dont on est comme un « voyageur chérubinique », voyageur de l’errance : « heureux cet homme qui ne veut, qui ne sait », voyageant pour voyager. Simplement.
Nous ne mourrons jamais ; ce sont les autres qui nous fermeront définitivement les paupières, les yeux désormais fixes, sans regard dirigé vers quel horizon ?, révulsés, tournés vers l’intérieur, réjouis de la fin du monde. Œdipe entre aux Enfers les paupières ouvertes sur rien, à l’intérieur des globes dont on ne voit plus vraiment les pupilles, aveuglé par ce qu’il a vu ; il a contemplé l’intérieur de soi, il peut être en paix le parcours accompli, il est bien l’oidi-pous – celui qui saitle pied, qui fait confiance au pied, qui a compris que tout se joue dans la marche à laquelle nous sommes condamnés à deux à trois ou quatre pieds, et que nous sommes inaptes à marcher droit : la ligne droite ment toujours, le temps lui-même est un cercle dit le poète philosophe – dans son étymologie possible aussi, refusant l’enflure de l’œdème. Et nous glissons alors sous le ciel innocence et le ciel à peu près, dans ce théâtre d’ombres sur les parois de grottes, émus et surpris d’être encore là pour pouvoir entonner le chant des jours fuyants, ce chant que la nuit étouffe peu à peu, laissant ainsi place au silence, comme une répétition générale avant la toute dernière représentation, puisqu’Il n’y eut pas et ne peut y avoir d’avant-première. La vie n’est qu’un théâtre, un jeu sans enjeu, où il n’y a rien à gagner ou à perdre, sinon jouer pour jouer dans la polysémie du verbe bien sûr. À la fin de la re-présent-ation où la présence s’est éployée, place alors à l’absence dans sa simplicité absolue : « words, words, words it is a joke, a ploy to play up his feigned madness, and perhaps an indication of the exasperation ». Lecteurs, réjouissez-vous de cette immense plaisanterie !
© Jacques Neyme
Image : © André Hirt


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