On ignore toujours ce qu’est ou peut être la sororité. On devine sa puissance en lisant ce beau livre écrit et dessiné (donc raconté comme l’indique si bien cette collection « Supersoniques » de la Philharmonie) par Léo Henry et Élodie Durand. Bien sûr, on s’en fait une idée, celle d’un lien incommensurable (Antigone, déjà, affirmait qu’un frère est insubstituable à la différence d’un mari), mais quel que soit l’effort intellectuel et même affectif que l’on est capable de produire, l’empathie se réserve, on n’entre pas le cercle d’une sororité comme par ailleurs d’une gémellité. Être un en deux. Être deux, mais à jamais un. Les règles et les lois même de l’Être, disons les choses ainsi, par défaut, s’en trouvent dérangées.
Nadia sait pourtant transmettre. « Mademoiselle », c’est ainsi que la terre musicale entière appelait Nadia Boulanger en allant la visiter pour s’instruire auprès d’elle. « Mademoiselle », ce beau mot, en quelque façon désormais interdit sous nos latitudes obscures, auquel on ne comprend plus rien et c’est la raison pour laquelle on cherche à le faire disparaître (qui aura compris cela, la gravité d’un événement de cette nature, symptomatique bien que non isolé ? Pas même bon nombre d’écrivains et de journalistes, et également d’amis prétendus lorsqu’on le prononce ou l’écrit… ). D’une certaine manière, plutôt certaine d’ailleurs, « Mademoiselle », ce nom, désigne ce rapport à la disparition (Nadia tenait, rappellent les auteurs, le compte des amis morts) et à ce qui aura disparu de soi, d’elle par conséquent.
C’est qu’il faut considérer dans cette histoire tragique de deux sœurs, dont Lili, si talentueuse, compositrice, deuxième pris de Rome (le Premier aurait donc été inconvenant ? Honte à Camille Saint-Saëns qui faisait partie du jury), mourra à vingt-quatre ans. D’elle on possède quelques œuvres, qu’on se devrait de diffuser un peu plus largement, n’est-ce pas ? Mais il est vrai qu’elle n’intéresse pas le grand public… D’elle on ne retient qu’un fatalité alors qu’il faudrait en rallumer la grande lueur, disons-le : spirituelle, parmi nous.
Tout dans cette histoire est une affaire de disparition, d’une œuvre, Maleine, un opéra, dont « on » (?) a « perdu » le manuscrit. Le mystère entoure cette affaire et des indices laissent penser que Nadia savait où il se trouvait, mais qu’elle jugeait que sa disparition faisait partie de la mémoire de Lili. Tout est pour nous incompréhensible, comme la sororité en effet. Comme une solitude, se dit-on. Une solitude indéfectible, capable seulement dans sa passivité absolue d’être prolongée, entretenue pour ainsi dire comme on le fait dans l’enseignement.
Car pourquoi, comme Nadia, alias « Mademoiselle », enseigne-t-on ? Pour donner un sens à la solitude, pour la partager, comme Mademoiselle avec tant de grands artistes, tous des solitaires malgré les apparences (Leonard Bernstein par exemple, et les autres qu’Élodie Durand, à la fin du livre, rappelle grâce à un dessin dont chaque bulle contient un grand nom, Dinu Lipatti, Idil Biret, Krzysztof Penderecki, Daniel Barenboim, voilà pour les personnalités qu’on aime particulièrement).
Ceux qui n’enseignent pas, ceux qui ne portent aucun intérêt à l’enseignement, aucun goût pour lui, ne sont pas seuls, pas assez seuls, on peut le supposer. La solitude n’est jamais là où l’on croit, elle se tient dans le creux des phrases, nombreuses, de celui qui enseigne. Et la sororité, comme la « fraternité », se tient dans ces silences éloquents, cette passivité retournée en phrases, ce savoir auquel seule la solitude fait accéder.
La chance, donc, d’avoir un frère ou une sœur ! On se dit et se redit sans cesse cela. « Ce qu’elles (Lili et Nadia) font ensemble est impossible à percevoir comme à décrire, cela n’a pas de nom », écrit Léo Henry en voyant si juste. Peut-être le nom est-il Maleine (disparue), et sur son autre face Mademoiselle…
L’œuvre de Lili enfin et elle, si jeune, si travailleuse, si douée, incompréhensible donc. Lorsqu’on lui adresse ces compliments, elle répond : « C’est que je n’ai pas le choix ». On songe à elles, ou plutôt deux images se confondent en nous, celles de Lili et d’Emily Dickinson. Allez savoir pourquoi ! La poète aurait peut-être su retrouver un fil de sororité astrale avec Lili, Lili qui en quelque sorte ne possède pas de nom derrière ce surnom qu’elle porte (on l’avait prénommée Juliette à la naissance et elle est devenue Lili, elle a disparue de son nom comme une comète qui passe).
Et puis il y a autour d’elles la guerre, toujours la guerre, qui est la maladie. Inguérissable. De toute façon, chaque maladie est la guerre et en rappelle la loi. Lili entendait la guerre-maladie. De son côté, Stravinsky, qui avait de l’oreille pour les réalités profondes, ainsi dans les Noces, parla un jour de Nadia en ces termes : « celle qui entend tout ».
© André Hirt


0 commentaires