Opus 132 | Blog

Musique, Littérature, Arts et Philosophie

Lecture seule, sans commentaire : Jiri Weil, Vivre avec une étoile.

par | 9/02/2026 | Lecture seule

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

« La salle à manger s’est tue, le concert a commencé. C’était bon d’être assis en silence et d’écouter, c’était bien de ne pas penser à la salle rituelle, ni au cirque, ni au voyage vers l’est. C’était bon de ne pas penser au pain tartiné de fromage maigre ni à la bouillie cuite à l’eau, c’était bon de ne plus rien entendre ou voir, ni les avis, ni les interdictions, les expulsions hors du tram, les cortèges défilant dans le claquement des bottes ferrées. Maintenant, tout avait disparu, tout était devenu mesquin, absurde, tout le reste, il n’y avait plus ni brimades, ni coups, ni rien de tout cela, je savais qu’il n’y avait plus de danse sur un fil, plus de porte devant laquelle se présenter sac à dos et numéro au cou, il n’y avait même plus de numéros, les numéros n’avaient même jamais existé, et il n’en existerait jamais, jamais, jusqu’à la fin des temps, je savais que des taches de sang n’apparaîtraient pas sur les murs du sanctuaire, que des gens ne s’effondreraient pas quand la peur les prendrait à la gorge, je savais qu’il n’y aurait pas, qu’il n’y avait jamais eu de ville vaincue, piétinée. J’entendais le vent qui faisait claquer les drapeaux, je voyais leur vive couleur, flottant sur les bâtiments dans lesquels je n’avais pas le droit d’entrer. J’entendais ce que racontaient les couleurs des drapeaux. Il n’y avait dans la langue qu’ils parlaient ni coups de sifflet stridents ni roulements de tambour menaçant, elle parlait d’un pays que je ne connaissais, mais avais oublié, vraiment je l’avais oublié, c’était ces couleurs qui me le rappelaient maintenant. Je savais que la joie allait venir, je savais qu’elle était là, silencieuse, que maintenant il n’était plus possible de l’anéantir, avec des cris et des claquements de fouet. Comme elle était ridicule, maintenant, la Mort, avec son vêtement ensanglanté, comme elle était misérable, vaine, puisque maintenant la joie montait, des profondeurs elle montait toujours plus haut et forçait la Mort à s’enfuir avec ses tambours et ses chiffres. (…)

Non, non, le monde inventé par la Mort n’avait jamais existé. Non, on ne forcerait jamais personne à s’incliner devant elle et à lui rendre hommage. Tant que cette musique retentirait, tant que la joie marcherait à pas silencieux et lents, la Mort ne pourrait jamais vaincre. Elle ne pourrait pas être plus forte que la joie, à coups d’avis, d’interdictions et de mises à sac. Elle ne pourrait pas empêcher qu’un brin d’herbe pointe de la terre qu’il avait percée, que l’eau sourde de la roche, ni que les arbres fleurissent. Elle est ridicule, cette Mort qu’Ils honorent tant, c’est un épouvantail rempli de paille, qu’Ils exhibent pour semer la peur chez les gens. Maintenant, on entend les cloches sourdes, lentes, d’abord elles sonnent le glas, puis le bruit augmente, il emplit la salle, il monte plus haut, jusqu’au plus haut des cieux.

J’ai dit (…) : “Je vous remercie“, quand les musiciens ont eu fini de jouer. “C’est une bonne chose, cette musique. Je ne m’en étais jamais rendu compte avant.“ »

© Jiri Weil, Vivre avec une étoile, traduit du tchèque par Xavier Galmiche, préface de Philip Roth, 10/18, janvier 2025, p. 233-235.

0 commentaires

Soumettre un commentaire