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Kenneth White, Au fin fond du réel – Une approche de l’art géopoétique, L’Atelier contemporain • Essais sur l’art, 2025.

par | 8/11/2025 | Arts, Bibliothèque, Philosophie

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

On a commencé à lire, très jeune, les livres de Kenneth White, mais c’était déjà il y a longtemps. On s’y était plongé comme dans la mer, on y avait trouvé, comme dans la Tempête de Shakespeare, tellement de références qui auront par la suite servi de viatique jusqu’à ce qu’on rencontre, bien plus tard, non pas l’auteur, mais ce dont il parle, très directement, dans ses écrits. L’ironie a voulu qu’on se trouve un jour sur les terres sur lesquelles vécut Kenneth White et, même venu de très loin jusqu’ici, dans l’inconnu, on a compris.

Que ce concept (mais si c’est bien un concept, il a ceci de spécifique qu’il est bien davantage que cela) de « géopoétique » possède une puissance de manifestation, jusque parfois à une forme de révélation, de ce que « être au monde » veut dire. « Géopoétique » ne désigne pas un genre poétique parmi d’autres, mais concerne un rapport au monde, à l’espace et au temps, qui, de surcroît si l’on veut souligner d’emblée le paradoxe, excède toute représentation (ou bien passe en-dessous d’elle comme on le dit parfois à propos des radars). Autrement dit, l’espace réel n’est jamais neutre, uniforme comme dans la science (ce dernier n’existe pas, il est seulement le concept très formel de ce qui est, en l’occurrence de la réalité), mais toujours, comme Aristote le savait (la science lui donne tort, mais sa pensée est vraie ; la science peut être exacte sans en revanche l’être, car la vérité suppose une existence qui la reconnaisse et l’éprouve), il n’existe que des lieux. Et ces lieux ne se réduisent pas en retour à un espace qui se laisserait simplement décrire. Un lieu est à chaque fois un champ de forces. Ainsi, ceux dans lesquels le soleil brûle la peau, le vent secoue le corps et les cheveux, la pluie trempe jusqu’aux os et fouette ne forment même pas des lieux en soi, car les sensations de tous ordres sont irréductiblement attachées à tel lieu. Une brûlure par le soleil, par exemple, est incomparable avec une autre, ailleurs.

C’est pourquoi, avance Kenneth White, son ouvrage ne comporte pas d’images (!), là même où il va parler d’images. Les lieux ne se laissent pas simplement décrire, ils ne se réduisent pas à leurs surfaces, mais ils ne sont qu’à exercer leurs tensions, leurs espacements qui ont lieu du fait de leur déchirement (leur extraction, leur irruption) par des forces venues des profondeurs de la nature comme des temps. En vérité, l’image n’est pas sa propre vérité, cela c’est ce qu’il lui est malheureusement arrivé, et contre quoi Kenneth White élève ses objections en convoquant des artistes qui ont compris, car eux savent cela, que c’est ce n’est que ce qui dans et à travers l’image opère son avancée dans la présence qui permet d’établir en nous un contact, produisant en cela un approfondissement de nous-mêmes qui nous confond avec la terre en nous y rapportant comme à une mémoire et certainement pas avec tel état seulement actuel et événementiel du monde, un contact donc, et aussi une interpellation, car c’est ainsi que même le langage  prend essor, forme et sens à partir du lieu.

En somme, le programme est le suivant : « Pénétrer dans. Ce qu’il m’est arrivé de nommer “l’espace premier”, ou encore “le paysage archaïque”, établir un langage, une “voie de communication”, entre l’humain et le non-humain, dire d’une autre manière une région mentale encombrée de mythe, de religion, de métaphysique, de mysticisme, de fausse poésie, de confusions de toutes sortes, sans renoncer à une communication, sans tomber dans le positivisme ou le scientisme, n’est pas chose aisée » (40). De même, on se reportera au programme plus large encore intitulé « champ du grand travail » (42) pour lequel sont distribuées les fonctions d’une nouvelle « cartographie mentale », d’une « prose narrative » et de « poèmes ».

En un mot, il s’agit, à l’instar de ce qui est dit de Karl Bodmer auquel est consacré dans l’ouvrage un très beau texte, d’une exploration du monde, en produisant en lui, en la faisant naître et surtout renaître « une immense ouverture ». Ainsi, toujours à propos de Bodmer et de ses aquarelles dont l’expressivité est supérieure, par exemple, affirme Kenneth White, à la statue de la Liberté lorsque l’image ouvre sur l’Amérique, ou bien à propos de cette « fraîche aquarelle d’une fine ligne d’horizon dans une aube verte : Cap Code, Massachusetts, la première vision de l’Amérique » (45). Quelle est la leçon, s’il en faut une ? Et il en faut une dans nos sombres temps, celle dont l’impératif énonce qu’ « il faut réinventer », qu’il faut réinventer non seulement notre rapport au monde, mais notre inscription en lui, nos capacités de le déchiffrer et d’en extraire les beautés, en refusant son aplatissement sur les écrans et dans les langages usés, y compris, surtout ceux des politiques de quelque bord qu’ils soient, pris qu’ils sont dans l’entre-soi mimétique et irresponsable. L’artiste, lui, c’est ce que Kenneth White veut dire une fois de plus, après tant et tant d’autres que personne n’a pris au sérieux, est agissant. Au moins s’inscrit-il dans les images et le langage qui suintent des regards nouveaux. « Voilà le genre de paysage qui m’attire : des terres incultes, voire inhumaines, des terres de début de monde, de fin du monde, des terres hors-monde ». (51). Cette ambition que les plats esprits qu’on a dits qualifieraient de folle ne vise qu’à réaffirmer la nécessité, à tous égards, existentiels et politiques, d’ « habiter poétiquement le monde », ce qui n’a rien, pour parler simplement, de purement contemplatif, ou de décoratif, mais de fondamental ainsi que l’affirme rudement la phrase qu’on vient de citer, une pratique qui se doit de repasser par le fond du monde et de l’existence. « Au fin fond du réel », en effet. C’est qu’il faut avoir l’oreille pour « un monde essayant de se dire » (52). Ce qui présuppose qu’on soit convaincu, qu’on l’ait vérifié, et qu’on en souffre, oui, qu’il s’est tu, qu’il a été tu, que tout est fait pour qu’il serve encore un peu, jusqu’à l’épuisement, mais que surtout il se taise !

On l’a peut-être compris, l’entreprise de Kenneth White, dans ce livre programme, bien que posthume, rejoint celle, métaphysique de part en part, de Paul Gauguin qui en 1897 demande : « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? », c’est stupéfiant, il s’agit du titre d’une grande toile. Et, toujours, en suivant Gauguin et la frénésie des couleurs qui jaillissent conjointement du monde et de son esprit, le monde justement dans les croisements de ses vibrations, de la musique et du silence fait ressentir « une houle vitale et sensorielle ».

Kenneth White nous accompagne très loin de toutes les attitudes, qui ne sont jamais que des postures, esthétisantes, destinées aux « petits maîtres », écrit-il, la pose que Flaubert nommait, à juste titre, non sans grincements de l’esprit comme des dents l’ « artistisme »(sic !) L’esthétique, « vraie » pour Kenneth White, rejoint le « champ sensoriel » de Segalen, qui lui-même suppose, présuppose très fortement l’élaboration d’une « anthropologie critique ».

La question est, finalement, d’en « arriver à une parfaite immanence » (78), de telle sorte que « le voyage intellectuel et artistique, culturel, tel que je le vois, [c’] d’aller du sacré au vide, du monde absolu au monde ouvert, en glissant sur le monde flottant ». Cette « existence unifiée » cherche à rejoindre « le paysage primordial » (101). Le « fin fond ».

À travers de nombreux textes consacrés à des artistes, Kenneth White parvient à rejoindre un centre décisif pour son propos, à savoir l’énergie vitale qu’a suscitée très tôt en lui, à Glasgow, l’œuvre de Vincent van Gogh. Le dernier texte du volume lui est consacré et lui donne, par composition de propos tirés de la correspondance, la parole. Il y est question, et on tombe dans un accord profond avec cette idée cruciale, de la « force vitale » que possèdent les œuvres pour nous et d’abord en nous, la façon dont elles creusent le chemin de l’existence en celui qui veut bien les recevoir comme des amitiés stellaires et des amours essentielles. Nul esthétisme ne vaut, définitivement, nulle pose salonnarde, mais de la lumière (van Gogh « voulait peindre comme un Japonais, comme un Hokusai hollandais » ; NB : on trouve aux mêmes éditions un volume, essentiel, de Kenneth White, intitulé Hokusai). Dans les œuvres de van Gogh dont on doit reconnaître que le but de l’œuvre était de rejoindre ce qu’il appelle « son coin », donc son lieu, et Kenneth White dut y reconnaître très tôt le germe de sa « géopoétique », là où on l’on pouvait trouver « la couleur, ces teintes plates et franches, la couleur absolue ».

Voilà : « peindre, c’était démêler un tableau tout fait ». A-t-on jamais rencontré formulation plus précise de ce que peindre veut dire ? Gratter, en somme, chercher l’image, se fondre ensuite en elle qui est le monde dans l’instant de sa naissance éternelle enfoui pour nous, à cause de nous, dans le temps et son travail d’usure.

Alors, en effet, on rencontre le silence, comme Théodore Rousseau et avec lui : « Celui qui vit dans le silence devient le centre du monde ». Et les tableaux, ces tableaux, ceux de van Gogh et de quelques autres, « on ne peut les voir qu’en fermant les yeux ».

© André Hirt

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