Parfois on ignore où la musique nous mène. Le compositeur Julius Reubke, né en 1834 et mort en 1958, ce qui fait une toute petite vie dont on se met à rêver de l’intensité qui a dû être à la sienne en écoutant ces œuvres, l’a certainement éprouvé sous l’angle du créateur. Dans ces deux sonates, pour orgue et d’abord celle pour piano, par lesquelles, surpris et curieux, à la fin de leur découverte très intrigué et à vrai dire un peu sonné, on assiste à la fois à une explosion créatrice et expressive, à de longues méditations (on est en présence d’un talent formel inspiré évidemment de Franz Liszt (la Sonate en si pour piano)), à des prières comme dans la plage 6 de la sonate pour orgue, enfin à une théodicée (la plage 7). D’autres domaines du rêve, de l’imaginaire et de la pensée viennent à l’oreille comme à l’esprit de l’auditeur qui se dit que décidément il se trouve devant deux œuvres qu’il ignorait totalement et dont la découverte est par conséquent majeure.
On ne peut que remercier le talent d’Alma Bettencourt de ce don musical, dans un enregistrement à la fois original, risqué et nécessaire. Surtout nécessaire. Et on mentionnera la qualité de cette édition du label R, Rocamadour pour le soin apporté à l’enregistrement, à la présentation et au livret, un ensemble qui à lui seul justifie l’existence matérielle du disque.
Une découverte majeure, donc. D’abord parce qu’elle fait apparaître un pont non seulement dans l’histoire de la musique, le romantisme tardif qui allait bientôt s’accrocher aux premières œuvres de Schoenberg, mais tout autant à ce que l’oreille entend dans toute grande musique, à savoir qu’elle est exploratrice de ce que la pensée désire et qu’elle ignore encore de soi. Ensuite, et par conséquent, en ce qu’elle fait émerger une figure de l’inouï.
En effet, Julius Reubke, qui était un compositeur allemand, remarqué, apprend-on, par Hans von Bülow, puis élève de Liszt, manifestement tenté par l’orchestre, se dit-on, à l’écoute de ces deux œuvres, a écrit ici, sous le nom de Sonate, dont la structure est en gros respectée, deux fantaisies, c’est-à-dire des explorations, ainsi qu’on vient de le suggérer, soit des parcours dans le possible, à la fois lucides et aveuglés par une énergie et une passion de l’objet à découvrir, disons une lumière qui ouvre à l’infini. Le plus étonnant, à cet égard, lorsqu’on y réfléchit, tient à ce que au-delà des influences qui viennent d’être rappelées, on se trouve devant une musique qu’on peut dire inouïe. Ce caractère de ce qui n’a jamais été entendu provient indéniablement lui-même de l’infini (ce dont on ne voit pas, n’entend pas l’horizon, dont on ne fait qu’éprouver dans un vertige le mouvement de bascule comme dans un vide, une terre inexplorée) si bien que l’inouï et l’infini s’entrelacent, se recouvrent et connaissent à terme une forme d’assomption.
Une musique cherche, une musique se cherche. Devant elle se trouve un voile, celui-ci ne cesse de s’éloigner, elle ne renonce pas, le poursuit, nous sommes dans un rêve à la recherche de sa clef. Celle-ci est apparemment divine dans la Sonate pour orgue qui ressemble à une théodicée. Pourtant, une oreille athée peut y entendre tout autre chose après cette prière de la plage 6, vers 3’, une exaltation quasiment tristanesque (la plage 7, de 3’ à 3’60). Peu importe, le voile a été déchiré, et apparaît ceci, à savoir à travers cette percée qui débouche sur des climax, dans les deux sonates, la double face d’une absolu, celle du Dieu qui tient envers et contre tout à se manifester et celle qui se déploie dans l’amour comme dans l’approbation de la vie jusque dans la mort.
Ces deux sonates, dont la forme est comme il se doit organique, donnent naissance justement à des organismes inédits. Le « développement thématique continu », qui constitue l’apport de Liszt, connaît ici un redoublement dans l’extrême. Une météorologie de l’âme expose ses hauts et ses bas dans une immense interrogation à laquelle il est donné, selon toutes les apparences, la réponse de la foi dans la sonate pour orgue. Mais, ainsi qu’on l’a suggéré, on peut suivre également dans l’écoute de ces deux œuvres un eros dont on ne sait s’il est conscient ou non (on parie que oui), certainement intranquille. En tout cas d’une beauté aujourd’hui encore intrigante et comme réservée.
© André Hirt


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