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John Gade, Opium, Alexandre Scriabine, sonate n°3, 4, 5 & 8, Scala Music, 2025, parution le 23 mai 2025.

par | 30/05/2025 | Classique, Contemporaine, Discothèque, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

On a toujours Horowitz dans l’oreille. Ses Scriabine sont et demeurent exceptionnels. On se demande encore ce que ce pianiste, de toute façon étrange, avait à l’esprit lorsqu’il interprétait cette musique, souvenons-nous par exemple de la Sonate dite La Messe noire.

Est-ce la raison pour laquelle il va presque de soi que le musicien interprète soit bousculé dans sa pensée au point qu’elle prenne feu ? Et alors nous entendrons avec lui la musique de Scriabine. Le feu régénérateur, mais d’abord ses couleurs, ces jaunes et rouges incroyables, baudelairiens, le poète lui-même les qualifierait de « mystiques », par cette épithète, et elles sont nombreuses dans Les Fleurs du mal à sonner ainsi, dont la pâte sonore en fusion s’achève néanmoins par un bruit métallique. Le feu encore, comme appelant à être traversé, et alors on sera dans l’extase, ce déplacement du corps comme de l’esprit, celui dont le récit peut être lu chez Thomas de Quincey évidemment, mais aussi dans le Mystère d’Edwin Drood de Charles Dickens, livre étrange, irrésolu, fascinant.

Et voici cette musique de Scriabine, musique dans son stade terminal avant son éclatement, musique de la vision comme la folie visionnaire, musique platonicienne, plotinienne, de la mania divine.

John Gade y est remarquable et parvient à faire oublier pendant l’écoute Vladimir Horowitz. Apparemment, ses inspirateurs propres et ses références seraient plutôt Richter et Sofronitsky qu’on vénère également, mais les choses sont ainsi faites que c’est toujours une voix singulière liée à une circonstance qui s’installe pour toujours dans notre esprit. Contrairement aux critiques, les savants, on n’écoute pas un récital ou un disque afin de comparer, juste se souvenir peut-être. Et ce qu’on entend possède toujours sa valeur, une valeur en soi, incommensurable.

 Peu importe, nous sommes, c’est le cas de le dire avec Alexandre Scriabine, au plus haut.  La raison de la qualité du jeu de John Gade tient sans doute, mais on en est convaincu, aux traits qui apparaissent avec évidence comme ce qu’on n’a jamais entendu de et dans cette musique. C’est manifestement le signe que John Gade s’est identifié à elle, qu’il en a porté le contenu comme la vérité.

Une remarque : si le titre de l’album est Opium, il peut, il a d’ailleurs dans l’entourage, induit en erreur dans les directions que l’on imagine (parfum, toxicomanie). Baudelaire, une fois encore, nous instruit que ce n’est pas l’opium qui fait l’art mais que c’est l’art qui est l’opium.

© André Hirt

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