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Jenny Néel, Au hasard comme on peut, Les Belles Lettres, 2025.

par | 29/05/2025 | Littérature, Notes de lecture, Philosophie

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Tout dans l’existence se laisse résumer en deux très longs moments, la difficulté de naître et le temps de mourir, deux brefs instants si l’on préfère. Entre les deux, un éclair de bonheur qu’on entrevoit et saisit, ou bien qui éblouit et s’éteint avec celui qui le rencontre. Rien. Tout. Tout, rien : le même, aurait pu dire le philosophe éléate.

Un livre tremblant vient de paraître, désespéré au sens le plus littéral du terme, sans espoir donc. Mais serein et confiant, absolument, confiant en tout comme en rien. On entend Spinoza, « il n’y a pas d’espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir », ce que Jenny Néel radicalise encore en soustrayant à l’espoir quelque soubassement que ce soit, ontologique, existentiel, événementiel (ou circonstanciel, toutes ces occasions par lesquelles passent les illusions). Voici un livre noir, mais de lumière, de mots pesés par toute une existence et d’images peintes qui en évoquent les formes (Jean Naudin en est l’auteur, qui en montre les articulations et les bouillonnements).

La mort de l’enfant, la petite, sa mort qui n’en finit pas, constante comme toutes les morts qui reviennent dans les « sous-venirs ». La maladie de l’adulte ensuite, catabase et anabase, surprenantes et stupéfiantes, que l’enfant n’aura pas connues ainsi reliées. On se souvient de ce que la naissance est la sortie de la mort et que la mort ne débouche, mais « allez savoir ? », répète au moins deux fois Jenny Néel, sur aucune naissance. On ne souvient de la chute de cheval de Montaigne, la re-naissance de Jean-Jacques Rousseau lors de l’accident de Ménilmontant (dans la 2ième Promenade), de Philippe Lacoue-Labarthe dans Préface à la Disparition. Mais la mort a déjà eu lieu, comme la catastrophe. C’est pour cette raison qu’on la craint et que l’angoisse se nourrit.

Désespoir ? Certainement, mais aussi peut-on lire et comprendre un « dépassement » du désespoir, donc d’abord de l’espoir. Jenny Néel n’est peut-être pas serein, dira-t-on, mais il est incontestable qu’il a acquis un ethos, entendons une manière d’être (et de ne plus être), en un mot de (savoir) se tenir. Et, surtout, de n’accuser personne, si ce n’est en dénonçant les pièges d’illusions qui se présentent à chaque minute de n’importe quelle existence, toutes étant en effet exposées au malheur et à la disparition l’instant suivant.

La philosophie, et ça n’est pas le moindre mérite de ces pages sombres et lumineuses à la fois (une lumière étrange, qui se lève, comme une aube), la philosophie devrait, parce que  le réel l’exige, se résumer à ces quelques pages et dire que c’est en vérité l’instant, ce présent-ci, imminent, qui vient. Autrement dit encore, la philosophie prend sens lorsque ça se resserre, lorsque le réel actionne son étreinte, lorsque le réel dans la réalité prend l’apparence métallique d’un angle aigu et têtu.

Et la philosophie doit répondre à l’absence de pourquoi, en prenant exemple sur la rose qui est sans pourquoi. Pourquoi ? C’est toujours se référer à autre chose que ce qui est et arrive. Or « le seul sens de la vie, c’est la vie », écrit Jenny Néel. Autrement dit, le sens est sans figure, il ne possède aucune signification, il est ce qu’on fait et pense. Freud, anti-philosophe et en cela plus philosophe encore que n’importe quel philosophe nous l’a appris : la vie n’a aucun sens, elle va et vient, sans tenir compte de rien, elle n’est rien de spécial, mais l’existence a le sens qu’on vit : travailler et aimer, disait-il. Jenny Néel a extrait son titre de la phrase de Jocaste : « il faut vivre au hasard, comme on peut ». Le mieux, mais c’est cette fois-ci l’anti-espoir, aurait été, c’est la sagesse du Silène, de ne pas être né. Or, il n’existe pas de mieux, il n’est lui aussi qu’un piège.

Dès lors, puisque nous sommes venus au monde, lui-même indifférent, il faut, oui, il faut aimer et vivre « du haut d’un désespoir joyeux », garder le sous-venir cette fois-ci de l’amande et de ce qu’elle représente dans son mot, si proche de celui d’amour, soit l’amour éternel. Quelque chose, dans l’amour qui se substitue, ainsi se risque-t-on à le penser, à l’espoir.

D’où, la page de prière à la Vierge dont l’amande est le symbole, prière adressée non à quelque divinité, mais au présent, si difficile à saisir comme nous le rappelle Lucrèce dont à la lecture on sent parfois, sur le côté, l’ombre. Les petites théologies des « théologiens minuscules » apparaissent au regard de cette prière d’être et de vivre au présent ridicules de grandiloquence, au premier chef celle qui se signale par la majuscule attribuée à certains mots (Souffle, Esprit) comme si les minuscules ne suffisaient pas et ne possédaient aucune importance. Or, le seul souffle essoufflé constitue la réalité et au fond sans fond de lui le réel (il n’existe que le souffle essoufflé, la maladie le rappelle). Lire ce livre, c’est écouter, sans pouvoir se dérober, ce souffle, cet essoufflement. C’est lui écrit, qui tremble, qui nous prend la main et nous touche si profondément.

© André Hirt

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