Santtu-Matias Rouvali achève son intégrale des symphonies de Jean-Sibelius. On se souvient de l’émotion à l’écoute du premier volume consacré à la première symphonie, à son foisonnement orchestral comparable à l’irruption magique et glorieuse, et presqu’instantanée d’un printemps en Finlande. Le ton, dans ces dernières œuvres, est quelque peu différent, mais Santtu-Matias Rouvali est tout autant à l’aise dans ces œuvres symphoniques ultimes du compositeur.
Finalement, la musique ne sera quasiment plus scandée, mais se fera d’une seule coulée. La réalité de cela était déjà sensible dans les premières œuvres, désormais, comme une sorte de lave elle provient du fond de la nature – Sibelius, c’est le ciel et la terre fondus, hauteur (élévation) et profondeur (creusée) croisées – pour s’achever non sur un terme ou quelque fin, mais sur un silence qui enveloppe la musique, ne l’épelle plus, ni en signale l’achèvement, qui en réalité la traverse après l’avoir depuis toujours épousée. Il est certes vraiment banal de dire que le silence fait partie de la musique. En effet. Mais il existe de cela des modalités différentes, celle de Sibelius consistant à lui conférer une intensité telle qu’il se fait, absolument, musique. La musique est silence, le silence estmusique. Et cette réalité d’une équivalence n’a bien sûr rien à voir avec quelque silence comme absence de bruit ou de son. Imaginez une étendue à perte de vue, ou un paysage pris dans la glace, ou le vent à travers les bouleaux, et alors de ces images on entendra sortir le silence.
Et puis dans cette musique, on veillera bien sûr sur la continuité qui la tisse et le continuum qui lui confère sa résonance. Continuité et continuum conjurent la mort. De surcroît, vie et mort se trouvent entrelacées, pour ainsi dire neutralisées, en tout cas elles ne se font plus face ainsi qu’on se les représente toujours (tout comme la réalité et le rêve qu’exprime de façon indiscutable, ce qui fonde et effectue tout grand poème, la Tempête de Shakespeare, dont le dernier Sibelius a composé la musique (Rouvali en présente ici des extraits)).
Toutefois, aucune religion ou même religiosité n’interviennent dans l’intention de donner raison à cette étendue de musique qui nie les opposés, seulement, sans doute, une forme de panthéisme qui, à défaut de nier la réalité du temps, installe comme réel une intemporalité. C’est une musique du « ça », de ce qui existe depuis toujours, qui ne cesse de s’ouvrir, de se fermer aussi mais pour se rouvrir indéfiniment. « Ça » musique (du verbe essentiel « musiquer »), lorsque cette dernière se fait verbe. « Ça » est aussi, bien évidemment, l’inconscient, l’expression originelle, sans la moindre origine d’ailleurs, il s’agit seulement d’une façon de parler, car dans ces paysages et l’esprit, ces paysages de l’esprit de Sibelius se tiennent là, sans posséder, à l’évidence, ni commencement ni fin, seulement un rythme, et c’est cela l’essentiel de cette musique, celui de la végétation, de la glace qui se compose et se craquelle.
On cherchera donc en vain un sens à cette musique, ce qui ne signifie aucunement qu’elle n’en possède pas. En vérité, elle est sens, du sens, mais sans la moindre signification, ni insensée ni sensée dira-t-on. Et au fond ce serait donc cela la musique, une fois encore, de plus, lorsqu’on recherche bien malgré soi, n’y résistant pas néanmoins, hélas, à la tentation de la définition, une tentation qui est celle du sens, car c’est bien du sens qui s’expriment « là » depuis « ça » dans « cela ».
À tout prendre, chaque symphonie, dans sa brièveté, sauf peut-être les deux premières, est comme un morceau de glace découpé ou un jour éphémère, mais inoubliable d’éternité, de printemps dans le cours du temps. Celui-ci, au demeurant, et on l’a compris, ne possède plus d’ordre, mais ne cesse de revenir et de boucler sur lui-même. Le temps lui-même a son flux et son reflux par lesquels non seulement il se renouvelle et dont il se nourrit, mais par lesquels il accomplit à chaque instant sa disparition par ses battements et sa richesse rythmique.
Dans la 6° Symphonie, qui date de 1923, on se dit qu’une telle œuvre, à cet instant de l’histoire européenne de la musique paraît franchement incongrue. On songe à une croissance végétale, on dirait un impressionnisme objectif parce que c’est la nature elle-même qui ressent, éprouve et se trouve saisie par son sismographe interne. Le compositeur se sent dans ce qui sent. On se trouve soudainement face à l’étrangeté, comme dans le 1° mouvement, ici, avec Rouvali, à 8 – 8 :30, devant une béance en vérité, un suspens, une attente, une césure, un silence épais, on ne sait comment dire ou qualifier cette musique inouïe portée et ponctuée par le silence (on peut parler à présent d’un silence ponctué, ainsi le second mouvement à partir de 5 :00…). On relève toutefois la sobriété, l’absence d’hésitation de la composition, sa sûreté donc, c’est le propre des grands compositeurs, et Sibelius en est quoi qu’en aient dit au cours du siècle dernier des bien moins inspirés.
Et il y a cette si singulière 7° Symphonie ! Sa brièveté s’unit à l’infinité. Voici la musique du sommeil, celle de la naissance et du cours d’un rêve interrompu, malgré ses soubresauts. Tout juste si on ne perçoit pas le dormeur se retourner. Ce que l’on entend en revanche, c’est ce dont il rêve, sans qu’on puisse dire ce qu’il en est, on l’accompagne seulement jusqu’à une forme de délivrance dans le réveil qui coïncide avec le silence terminal. La musique avait déroulé un boléro intérieur, une forme bouclée ou de ronde qui attendait tout comme elle la redoutait une libération, depuis on ne sait quelle immense angoisse. Cette musique est celle qui succède à la fin du monde.
Autrement dit, elle rejoint le « ça » qu’on a mentionné plus haut. Et n’est-ce pas le réel qu’elle aborde, celui dans lequel aucun sens n’a plus la moindre importance puisque toute réalité s’est dissoute ? Cette musique, indéniablement, touche à cela. Et l’orchestre de Rouvali fait merveille dans ce qu’il parvient à soulever pour le révéler de cette musique. Sans effets, surtout pas, avec une retenue parfois d’une densité incroyable, comme ceux du comble d’une attente. Musique de l’attention, elle se fait majestueuse, ainsi dans le 4° mouvement de la 6° Symphonie, un mouvement si complexe au cours duquel on croit assister à un effondrement, seulement, un bref instant, ponctué par une esquisse de valse, dans le silence. Les richesses thématiques et de variations se font alors si extraordinaires qu’on éprouve des difficultés à en prendre la mesure comme lorsqu’on ne parvient pas à bien se réveiller.
© André Hirt


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