Opus 132 | Blog

Musique, Littérature, Arts et Philosophie

Jean-Sébastien Bach, Mass in B minor, Messe en si, BWV 232, Pygmalion, Raphaël Pichon, Harmonia Mundi, 2025. 

par | 15/05/2025 | Classique, Discothèque

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Jean-Sébastien Bach, Mass in B minor, Messe en si, BWV 232, Pygmalion, Raphaël Pichon, Harmonia Mundi, 2025.

Julie Roset, soprano, Beth Taylor, mezzo-soprano, Lucile Richardot, alto, Emiliano Gonzalez Toro, tenor, Christian Immler, bass.

 

Pour Emmanuel Godo et Marie-Véronique, et leur 31 mai.

Bach en latin, Bach chanté en latin ! La Messe en si est en effet en latin, mais sans concession pour une autre religion que la sienne, J.S. Bach achève, si l’on peut dire, son œuvre en vérité infini, cyclique, sans cesse poursuivi et repris dans une frénésie joyeuse de composition dont l’éternité serait le domaine. Œuvre d’art totale, est-on tenté d’ajouter, « total » possédant ici un sens très spécial, certainement pas celui à venir d’une synthèse de tous les arts, mais celui d’une concentration de la pensée, et d’une pensée elle-même totale, embrassant l’univers, les vivants et Dieu.

On a pu parler (combien de fois, dans les années étudiantes, n’a-t-on pas entendu ce mot de la bouche d’André Tubeuf ?) du « fabuleux patchwork qu’est la Messe en si ». De notre côté, on a cherché à la découvrir à l’époque avec de pauvres moyens financiers, on l’a fait avec Otto Klemperer (qu’on ne reniera jamais), puis avec Karajan, dans sa première version de 1952 à Vienne, puis dans cette autre avec Berlin en 1974 , à notre sens les plus belles. Vinrent bientôt les baroqueux, pas tous inoubliables, soustrayant à cette musique son élan au profit de la technique (le Credo, enfin, à nouveau rendu, pleinement,par Pygmalion et Raphaël Pichon !), son enthousiasme (un mot fait pour cette œuvre !), mais il y eut dernièrement Rémi Jacobs dans une très belle version, à la fois distinguée artistiquement et fidèle à l’esprit de l’œuvre. Et, au demeurant, de cette œuvre, la Messe en si, faites de bric et de broc, en vérité on ne sait pas trop comment, dont il n’existe pas même de manuscrit complet et unifié mais des partitions rédigées par plusieurs mains dont certaines ne sont pas identifiées, il faut reconnaître qu’elle est purement esprit. Ce qui fait que si « patchwork » est dans sa désignation le terme exact, il ne l’est guère au regard du contenu et du sens. En effet, elle se montre à l’écoute parfaitement une, malgré les toutes les souffrances du monde qu’elle traverse. Immense liturgie, donc, et en latin !

Car la liturgie est latine, le reste, ce qui n’est guère péjoratif, appartient à l’intériorité pensante, luthérienne par excellence, bientôt à l’époque de Bach, philosophique avec ses Leibniz, Kant et Hegel. N’importe qui, donc, peut légitimement s’y reconnaître, car c’est dans une œuvre de cette espèce (elle est cependant solitaire, solaire, à elle seule son genre et son espèce) que l’on peut penser, se penser, y compris depuis le judaïsme et sa passion musicale propre (les compositions chorales de Schoenberg, nombreuses, ne sont guère éloignées de cet esprit de la musique).

Car c’est une œuvre, disons L’œuvre, avec majuscule, pensante comme toutes les grandes œuvres de Bach et les grandes œuvres musicales en général. Il en va de ces dernières comme de la poésie : si elle n’est pas pensante, si elle n’a pas pour horizon la pensée de quelque absolu, elle se vide de tout sens et de la plus ténue des nécessités.

Avec cette version qu’on peut qualifier à la fois de marquante et presque de miraculeuse par les temps qui courent (pas seulement sur le plan strictement musical, mais parce qu’elle nous vient comme l’esprit dans un monde qui risque de finir – le dernier mot de l’œuvre étant celui de Dona nobis pacem), Raphaël Pichon et ses artistes cités plus haut, avec l’ensemble Pygmalion, nous accordent dans l’état de grâce de l’exécution justement un moment de grâce.

C’est à telle enseigne que cette Messe en si, monumentale par son contenu spirituel ramasse à cette fin toute la musique de Bach et en rassemble ce qui pouvait encore apparaître distinct, on veut dire l’inventivité musicale propre (L’Offrande musicale, les Suites pour violoncelle, les Partitas pour clavier, les Brandebourgeois pour la naissance soutenue par le drive du piano, bien plus expressif que le clavecin, de la musique orchestrale et concertante moderne) ainsi que l’entrée, nommons-la ainsi, dans une pensée qui se révèle de part en part plus métaphysique encore que religieuse.

On voudrait dire en effet ceci, qu’avec son langage, qui n’est pas même une langue particulière mais une expression toute intemporelle de la pensée qui recourt seulement au verbe pour la porter, Bach livre ce qu’exister veut dire, ce que monde veut dire, ce que sens de l’existence dans le monde veut dire. La dimension religieuse formalise cette pensée, car on ne naît pas religieux, mais pensant (et la religion sans la pensée, ainsi que Dostoievski le montrera bien plus tard dans les Frères Karamazov, ce chapitre, terrible, du Grand Inquisiteur, n’est qu’usure d’elle-même, épuisement agenouillé devant l’autorité vide de sens, confortable cependant, endormie bien que toujours menaçante).

C’est en revanche une ferveur qui soulève qu’on entend dans cette interprétation de la Messe en si par Raphaël Pichon en reprenant l’œuvre depuis son bouillonnement originel, en la recréant en quelque sorte plus expressive encore que ce que Hermann Scherchen avait tenté jadis superbement à Vienne. On objectera qu’on ne fait que succomber ainsi à l’effet de la nouveauté. Or, il y a eu beaucoup de nouveautés ces dernières décennies, on avait l’œuvre dans l’oreille, on n’était pour une fois, sur cette affaire, pas né de la dernière pluie et ce que l’on entend, par exemple dans la déclaration d’un amour, on ne l’entend pas tous les jours.

Il se trouve que cette version de Raphaël Pichon a parlé.

Et que dire encore de cette Messe, sauf à tout reprendre depuis le début ? L’interrogation qui paraît déceptive, inutile, touche en réalité au sens de l’œuvre. Car elle répète, et il faut sans cesse répéter. C’est le sens de la messe, qui repose avant toute chose sur la mémoire et la répétition.

Déjà, à l’écoute, et malgré sa longueur, l’œuvre est remarquablement immobile, on dirait qu’elle insiste en disant : voici la vérité ! En tout cas, elle énonce : c’est ainsi ! Et puis : « c’est beau » ; enfin « cela, le monde devait, doit être ainsi ». Sa présence marmoréenne, de basilique de Saint-Pierre, confirme que le monde existe, qu’il n’est en rien une illusion ou quelque réalité inconsistance et déjà déchue. Mundus est ! Gloire à lui ! entend-on, alors même que l’athéisme nous tenaille. C’est troublant.

Cette gloire, on ne peut passer à côté d’elle dans le 1° mouvement avec ses voix, ses croisements, son énergie ascensionnelle, à l’inverse de toute Chute. On a même l’impression que cette dernière, au gré de cette musique, s’efface progressivement.

La Messe en si opère une convergence immanente de toutes les ferveurs, de même que toute les œuvres de Bach convergent vers cette œuvre ultime et, ajoutons-le, logiquement première. On se demande si toute la musique et son histoire n’y convergent pas également. La polyphonie, extrême, est aussi large que profonde, à tel point qu’on fait effort pour tout entendre, ce à quoi on ne parvient guère, ce qui, loin d’être un échec ne fait qu’ouvrir la voie et toutes les voix. Toutefois, Raphaël Pichon nous fait entendre ce que nous n’avions pas entendu jusque-là et peut-être la réussite de son entreprise consiste-t-elle en cela…

Le temps se fait en effet espace (monde) dans cette polyphonie. On reste stupéfait devant la distinction obtenue, partes extra partes et pourtant capables de faire monde. Raphaël Pichon se révèle davantage cartésien, c’est étonnant, que leibnizien, ne serait qu’il sait faire la part des souffrances sans aussitôt dans la continuité les relever au service de la théodicée. Un Bach qui a le sens du tragique, qui ne l’oublie jamais, contrairement au philosophe Leibniz avec ses trucs, Dum calculat, écrit ce dernier comme si Dieu calculait, ivre de mathématiques (en fin de compte, le philosophe s’en est rendu compte et a effacé les pauvres et ternes mathématiques devant la splendeur de la grâce).

Un Bach cartésien ? Vraiment ? Il faut écouter le Dominus Deus pour s’ne convaincre que suit un Qui tollis peccata mundi non moins remarquable en ce sens. Car, pour être distinct, il faut impérativement être capable de clarté. La clarté n’est pas affaire de raison calculante, mais de vision, d’intuition, disons de présence et par conséquent d’évidence. Clarté et distinction sont deux facultés grâce auxquelles un monde devient pensable et, disons-le, parce qu’il en a présentement, de même que les esprits, perdu les traces, supportable. C’est la condition pour qu’il ait la chance de laisser paraître parfois sa beauté, celle-là même qu’a servi la générosité, qui ne calcule pas, de Jean-Sébastien Bach.

© André Hirt

.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Opus 132 blog musique classique contemporaine litterature arts philosophie partition

Les derniers articles

Liste des catégories