Livre d’expérience, d’expériences d’abord qui, et cela les définit, débordent comme ici la capacité d’un compte-rendu exhaustif, de lectures et de pratiques, livre de fréquentations de l’humain, de bas en haut, de surfaces en profondeurs, de long en large, de figures en riens, de paroles et d’actes, de rien et de tout. C’est un livre exceptionnel, certainement par sa « méthode » – « écrire » sous contraintes « par paquets », d’expériences justement, d’entrées dans l’humain autant que faire se peut, de mots et de phrases nouées, entrelacées, pelotées par la grâce de l’attention et de l’exigence à l’égard des situations, des actes et des affects.
C’est un livre-somme également, une vie de travail s’y trouve exposée, dans l’ordre de tous les désordres qu’un praticien, d’un clinicien, d’un psychiatre, d’un psychanalyste, d’un analyste adepte de la Daseinsanalyse, cela tout ensemble comme un couteau suisse de la thérapie, selon les jours et les moyens les plus adaptés pour participer (il semble que ce soit le meilleur mot) aux « délires » de nos semblables, c’est-à-dire en les accompagnant sur leur chemin, en gros le même pour tous selon les degrés des délires.
Comment parler de tout cela, se dit-on, alors que l’auteur y est parvenu grâce aux « paquets » que lui a « enseignés » un dénommé Serge ? Il s’agit bien d’ « entrées » (ce ne sont pas des aphorismes ou des fragments, mais justement, à chaque fois, des paquets d’expériences dont certain(e)s, au demeurant, font chapelet) sans qu’on puisse jamais dire, c’est impossible (c’est la crête de l’effort, de la pensée et du langage), qu’on y soit jamais parvenu. Dans l’ensemble, se risque-t-on à résumer ce qui n’entre dans aucune totalisation homogène, on ne peut guère qu’accompagner, sauf qu’en le formulant ainsi on passe par une négation alors que marcher, parler, combiner les silences réciproques est en soi une plénitude, déjà en elle-même si difficile à atteindre bien que tellement nécessaire à pratiquer en raison de ses déchirures internes, originelles et dès lors terminales. Voilà, être avec, être-avec, se tenir dans l’aïda, ce terme qui signifie l’ « entre » que désigne du doigt qui dessine si magnifiquement l’homme qui marche, les deux jambes inséparables et séparées. Décidément, on se souvient peut-être encore d’Œdipe auquel plus personne autour de soi, à tort, ne croit puisque « la famille » – dit-on, même chez les philosophes à la mode qui, comme tout le monde, en « traînent » pourtant une tout en sous-entendant qu’ils sont eux-mêmes issus de rien –, « c’est fini » alors que nous naissons d’elle, n’est-ce pas, déhanchés depuis toujours de telle sorte que nous ne marchons pas très droit.

© André Hirt 2023.
Mais nous marchons dans ce milieu qui est le « vide entre les choses » et qui pourtant « n’est pas rien », « espace et temps à la fois ». Accompagner, voici ce que même chacun doit faire (c’est l’humanité même, le seul impératif ajoutera-t-on), ou bien comme le disait Lacan, « se faire le secrétaire de l’aliéné ». On est peut-être soi-même, souvent dans le ressenti que l’on a de soi, un « aliéné » (nous le sommes tous, sans exception, personne ne possède quelque « savoir » que ce soit ou supposé tel, du fait de l’existence qui laisse le « soi » flotter, qui le livre à la chance et aussi à sa liberté), et toujours est-il qu’on se doit d’être le « secrétaire », celui qui au demeurant ne détient aucun secret, qui est juste à part, à côté, secret, donc séparé, toujours dans la séparation de soi et des autres, dans le cabinet secret, le secrétaire donc de nos proches, des amis, des inconnus qui viennent nous parler. La voilà, par-dessus le marché, l’origine de toute littérature, et même, si on accorde ce nom au simple fait d’écouter, ce qui provient du for intérieur de « soi-même » et qui demande aussi à parler.
Il y a le silence éloquent du chien auquel Jean Naudin confie de si belles pages, très justes, et on est sensible à cet égard à l’exactitude des rapports que le chien entretient avec les humains, au moyen d’une rigueur absolue, qui ne cesse d’éblouir parce que précisément une telle faculté d’attention connaît en nous pour on ne sait quelle raison (sans doute l’errance que confère le langage articulé) un brouillage épais qui nous rend si défaillants en toute chose. Cette rigueur nous saute au visage à la façon d’une évidence qui, hélas, nous demeure elle aussi profondément opaque. Ce que la superficialité prend pour de la servilité est en réalité bien autre chose, une raison qui est absence de toute raison humaine, une raison attachée à l’affect et au moindre regard. Le chien sait ce qu’est une nuance, une variation de temps, de couleur ou de santé. Le chien intervient dans la béance qui a désarmé en nous presque tout le langage et qui répète ses sillons tout le long des jours. (On aurait aimé un chapitre sur le chat, qui introduit autre chose encore, la solitude de cet être, la liberté, une « parole » silencieuse, mais tout aussi éloquente, susceptible, intransigeante…). Peu importe, chien ou chat, l’intersubjectivité (qui est également interne…) est le « sujet », puisque la « dépression », c’est « être à soi-même l’objet perdu ». Il faudrait relire (lire enfin !) Maître et chien de Thomas Mann… Et, surtout, certes sous un angle terrible et négatif, l’oublié malheureux qu’est le livre incroyable d’Oskar Panizza, Journal d’un chien.
L’organisme, la salive, un personnage, don quichotte, un non humain, le chien, et enfin le ciel, les nuages, sans parler des images dessinées ou peintes, de la musique un peu partout si on tend l’oreille (cette question cruciale, transcendantale pour l’époque de l’amusicalité, parce qu’elle engage tous les langages et donc l’humain en général qui n’est pas une propriété de quelque espèce, mais qui décrit l’ensemble des rapports impérativement requis avec les êtres comme avec les choses). Cela fait le monde, le plus commun d’ailleurs, celui dont tout le monde parle, celui qui sert toujours de référence pour exister avec les autres, communément s’entend, pour le travail et la vie sociale. Mais ce monde est parfois (pour dire très souvent, c’est la nature des choses auxquelles nous participons et qu’en définitive nous sommes) troué par des délires, des voix venues non pas du dehors, mais dans l’écart parce qu’elles se sont pour bon nombre de raisons, écartées, qu’elles sont restées inentendues, ou alors bien trop vite traduites avec faux et contresens dans le langage en usage.
L’auteur, Jean Naudin, lui l’a pu, un peu, dirait-il certainement pour nuancer, mais avec raison, car qui, surtout pas un philosophe qui voit les choses toujours d’un peu trop haut, peut prétendre percer les raisons et plus généralement les motivations de cet être étrange, complexe et confus, qu’est l’homme, celui qu’humain il prétend être (le chien, lui, est complexe, sans être confus), de même que Don Quichotte n’est pas complexe, mais confus, de même encore que nous tous salivons de plaisir et de déplaisir en regardant ce que nous produisons matériellement, de même que complexe comme un nuage est l’humain dans l’homme (un nuage sait-il ce qu’il fait, ce qu’il va produire, ou bien est-il comme l’humain, errant, dépendant de la terre, de la chaleur et du froid, conditionné par tant de courants, jusqu’à son éclatement, quelque part ?) ?
Tout a en effet commencé, pour nous Modernes, une sorte de chute de la civilisation au moment où se construisait son imaginaire ascensionnel de conquête, par Don Quichotte. En réalité, on croit que ça commence alors qu’on développe ce qui s’est déroulé et qui vient irrémédiablement de passer. Trauma européen. D’où toute la littérature… Et l’opéra, et la musique, et ces peintures qui ne ressemblent plus à rien, qui hésitent entre le mythe, le révolu, l’insistant cependant dans la pensée, et ce nouveau qu’on ne parvient guère à fixer. Le Moderne, c’est la forme impossible, tout se met à glisser, les mots eux-mêmes fuient, autrement dit s’en vont, se rendent autonomes et immaîtrisables, et perdent leur substance (ils se regardent comme ce sang ou cette eau qui s’écoulent d’eux). Le Moderne, c’est quand l’homme se dirige vers lui-même et qu’il commence à s’entrevoir…
Don Quichotte, Massenet, Ravel, Richard Strauss, mais aussi Kafka… Nous apprenons le ridicule de nous-mêmes, ce qui apparaît en lui de notre vérité. Don Quichotte est la figure de l’analysant. Il se révèle sans savoir ce qu’il révèle et qui est toujours « énorme », confondant, infantile. Alors, il se met à saliver en ne trouvant plus ses mots.
Et puis, quelqu’un n’est pas encore nommé, Sancho, l’analyste. Il porte sur son dos tout le poids de la réalité qui doit affronter les délires sans mots un tant soit peu intelligibles du réel. Mais lui joue le jeu, même lorsqu’il ne comprend pas et Jean Naudin souligne avec force et importance que tout n’est pas toujours à comprendre dans un délire (une déliaison), Sancho donc « entre » dans le délire de Don Quichotte, il y participe lorsqu’il le faut afin de l’accompagner. Nous nous tenons aussitôt au plus près, entendons-nous bien, de l’amour en cela, cet amour qui excède ce qu’on entend restrictivement par ce mot de nos jours, le rapport sélectif et choisi, plus qu’éprouvé (c’est du passé, dit-on) avec autrui, le sexe, le « faire » donc, une distraction dans le marais de l’ennui, au lieu, comme Sancho justement d’ « être-avec ». Et jusqu’au bout, jusqu’à l’instant de la mort !
Revenons-y : nous boîtons. Il aura fallu (faut) tellement de temps pour l’apprendre, et encore la plupart du temps nous l’oublions ou nous n’y croyons pas. Tant mieux, demain sera comme aujourd’hui. Parfois, cependant, nous ou certains d’entre nous doutons de « cette évidence présomptive » (Husserl). Contrairement, sous un angle d’importance au moins, à ce qu’écrit Walter Benjamin, la catastrophe n’est pas que cela continue comme avant, mais qu’on la croie imminente. Et celui qui la ressent si proche n’a certainement pas tort. Il nous faut alors, à l’égard et en accompagnement de celui qui la ressent, participer à ce qui n’est pas autre chose qu’une vérité, ou une situation dramatique, souvent tragique, dans laquelle la vérité a sa part.
© André Hirt


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