Réflexions à partir de À la musique, de Jean-Luc Nancy.
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Sans le moins du monde être ou se vouloir encyclopédiste, Jean-Luc Nancy aura pensé et écrit sur toute chose. Il y a chez lui une passion de ce qui existe, de tout ce qui existe. Et ce qui existe est partout sensible. C’est lui, le sensible, qu’écoute Jean-Luc Nancy dans ses livres, c’est lui qu’il écoute en lisant et en parlant. C’est pourquoi, loin d’être lui-même musicien (il se dit modestement « profane » en la matière) et pourtant sa culture musicale, quel qu’en soit le genre, classique, jazz, rock, chanson, est loin d’être négligeable.
Les textes présentés ici en un fort beau volume, très bien édité, sous le titre À la musique, et introduits de façon remarquablement complémentaire par Peter Szendy et Yann Goupil, l’ensemble étant conclu par une postface de Rodolphe Burger intitulé La Voix de Jean-Luc (plus largement, Jean-Luc Nancy notait dans le Poids d’une pensée (p.36) que la voix est « l’âme qui émeut l’autre dans l’âme »), loin d’ajouter à l’œuvre du philosophe un pan thématique de plus, montrent très bien comment « le musical » chez un non « musicien » s’avère décisif pour ce que « penser » veut dire. Penser, en effet, n’est-ce pas entendre et écouter, vibrer soi-même par la vibration du monde et des êtres, s’entendre résonner ? Ce qui inclut un « raisonnement » sur les différents régimes de l’affect, que la philosophie dans son histoire a pris pour son objet en cherchant à légiférer sur elle afin d’établir une table de valeurs de vérité et de moralité (Platon, Rousseau, Nietzsche, Adorno…). Le fait que cette pratique philosophie, immémoriale en elle, donc décisive, signe et ne cesse de confirmer l’importance centrale de la « question » de la musique, ou de la musique comme question, Jean-Luc Nancy en prend acte dans ces textes, de manière à la fois directe et profonde, en rappelant les éléments de savoir indispensables à son examen. Pour autant, son propos n’est pas d’enchaîner purement et simplement sur toute cette histoire. Il est en revanche, comme toujours chez lui, de reprendre les choses, l’ « affaire » comme il disait dans son enseignement en traduisant de l’allemand « die Sache », à leur racine, à savoir la réalité existentielle qui fait que chacun est en présence de la vibration du monde en général. « Reprendre » est chez Jean-Luc Nancy la modalité inouïe de l’Aufhebung, de la relève (dialectique, mais en déplaçant ce que ce terme technique, au demeurant purement technique, quasiment pas en usage chez Hegel, veut dire. Du reste, on se permettra de suggérer que « relever », c’est écouter, répéter, et que répéter est toujours une différenciation, par conséquent une négation…). C’est au point qu’en prolongeant on peut dire qu’il y a « monde » par de telles vibrations. Et que la mort, dans sa plus grande abstraction, serait, on le suppose, le fait de l’absence de vibration. Partant, c’est le son d’abord, qui semble toujours déjà porter du sens, ce sont les musiques du monde (donc toutes les musiques) qui intéressent Jean-Luc Nancy parce qu’elles touchent, on l’a compris, au ressort même de toute pensée. Penser, c’est sentir, et c’est autant se sentir, disait quasiment à la lettre Descartes (Cogito est cela, cette auto-affection au présent, à l’instant, un réel inexplicable en son contenu mais jouissif dans son expression et, comme disait Valéry à son propos, son « cri ». On ajoutera dans cette ligne cartésienne que Jean-Luc Nancy n’a jamais abandonnée son Descartes, et la présence de ce dernier n’est pas seulement inscrite et développée dans son livre Ego sum, pas davantage que Cogito, dans la résonnance de ego sur sum, dans ce pli de différence ou de différenciation, est la sensation de la vibration. À quoi le terme d’émotion et le verbe émouvoir dans leur sens premier, physique, « cartésien », apportent leur substance ramifiée mais signifiante, car la musique est d’abord en son fond et depuis ce fond ce qui « émeut » l’âme. Et, outre le sentir principiel, imaginer, computer, calculer même ne se font que depuis une vibration originelle, continue et différenciante.
C’est pourquoi une seule définition de la musique, disons une définition unique est impossible non par impuissance mais en raison du trop-plein de l’existence pensante dans toutes ses ramifications, impensables sans l’affect, et disons-le, le mot est saupoudré dans ces pages, sans l’ivresse. Autrement dit, il s’agit de cette « danse » dont Jean-Luc Nancy fait la plus proche parente non seulement, évidemment, de la musique, mais même de la pensée, disons à notre tour ces balancements, ces chavirements, ces écarts et ces différences, ces pas, tous ces mouvements qui caractérisent l’acte de penser. On songe, parce que Jean-Luc Nancy y revient de façon récurrente, à Hegel, au « délire bachique » de la pensée et de la vérité, de « l’un se différenciant en lui-même », de l’identité comme différence à « soi », de soi comme rythme et, ajoutons-le aussi, comme développement tel qu’il en existe formellement en musique à partir d’un thème et dans ses variations.
Avant d’ouvrir ce livre, et parce qu’on a lu un peu les autres de Jean-Luc Nancy, on s’est demandé un instant de quoi il pourrait bien être question, thématiquement s’entend, dans ces pages. Et des mots, des concepts aussi, des situations ont défilé dans l’imagination de la pensée. Ainsi, on a songé immédiatement au « partage des voix », aussitôt à l’opéra (« Nous sommes le sens, dans le partage de nos voix », est-il écrit dans l’ouvrage éponyme (82-83)), au demeurant très présent dans ces pages avec Elektra et Ariane à Naxos (cela dit, on « n’attendait » pas le philosophe en compagnie de Strauss…, plutôt de Verdi), on songe ensuite à l’exposition des corps, et aussi au toucher, surtout, faut-il le rappeler parce qu’on l’est, touché, mais pensons précisément à ce geste de toucher l’autre, et qu’on le fait vibrer par ses paroles et ses gestes. On poursuit sa rêverie et on en vient à penser que jouer d’un instrument est lié au toucher, fondamentalement, sans qu’on sache bien jusqu’où va ce toucher (n’est-ce pas de le désir de toucher l’autre, sa manifestation en soi ?), ce qu’il touche en vérité, quel sens s’y articule. Etc.
Mais on n’avait pas pris en compte des points décisifs comme celui de « l’amplification », et pas uniquement dans ses usages par le rock, car toute musique n’est-elle pas une amplification de l’affect, autrement dit son expression et plus amplement son exposition dans une forme (en lieu et place, mais s’agit-il vraiment d’une substitution ? d’un langage verbal) ? Pas davantage ne s’était-on attardé sur le motif de la « fugue » qui fait « le commun d’une communauté qui ne coïncide pas avec elle-même ». Et la fugue est certainement, affirme Jean-Luc Nancy, ce qui exprime le mieux, à défaut de les décrire, ce que peuvent être la subjectivité et l’identité. Ainsi la fugue, comme « seul sujet digne de ce nom, se rapportant à soi, se poursuivant dans la mesure même où il se dérobe ». Ce thème de la poursuite, que la fugue développe, mériterait incontestablement une plus ample thématisation. Soit. Mais dans le séminaire sur « La reprise », organisé avec Rodolphe Burger, en de très belles pages de philosophie, Jean-Luc Nancy revient sur la question de la répétition, donc de la différence dans ses traitements différents, c’est le cas de le dire, dans les pensées de Deleuze (la différence est en réalité originaire, en tous les sens) et de Derrida chez qui la différance est tout aussi archi-originaire, dans une course après elle-même qui ne connaît pas, absolument pas, de finalité.
Et c’est par conséquent par ces tours et détours, seules voix de la pensée comme de la musique, à savoir ce qui ne cesse structurellement de se chercher, que se présente le sens. Du sens en vérité, qui conjure toute signification donnée ou recherchée. Car « le sens se donne, il s’abandonne », écrit ici Jean-Luc Nancy, ce qu’on poursuivra, mais c’est sans doute très redondant avec ce que le philosophe avance, que la musique se laisse qualifier dans les mêmes termes. Ce qu’on peut plus immédiatement ajouter porterait sur l’unité du sens et du son. Une fois de plus, le son n’est jamais vide, sans contenu, sans quelque chose qui le traverse, qu’il exprime comme un cri, une plainte, ou bien dans une sorte d’émerveillement de « soi », lui qui ne se sait pas, encore moins qui savait quelque chose de « soi ». Son et sens, sens et son sont analogues à l’image du rêve qui se donne pour disparaître, en un double sillage du sens qui va et vient, qui tient un rythme à chaque fois spécial (et lorsqu’une image se fige, lorsqu’elle (nous) reste, il s’agit alors d’une signification qui s’impose à nous, parce qu’elle nous arrange, alors même qu’elle fait écran au sens). Le rêve est cette Deutung, ce sens qui ne se résout pas dans la signification, qui ne s’y épuise pas à la façon d’un secret enfin révélé pour qu’on puisse passer à autre chose. Ce que la musique enseigne à cet égard tient à ce que le passage, soit la disparition du sens composent le sens même. La musique est ce sens qui vient, passe et disparaît pour renaître plus loin. Et il est ce sens qui se répète dans la différence, toujours, d’une différence toujours différente.
Sens, dans tous les sens, vibrations et palpitations, ainsi bat le cœur de la pensée au bout de chaque sens, ce qui est une manière de désigner et de dire le toucher. Il existe, on le sait, mais on est toujours stupéfait de constater son évidence, sa cohérence et en un mot sa vérité, un noyau de la pensée de Jean-Luc Nancy, on allait redire son « cœur » … Et la musique, reprenons plus exactement le terme de « musical », qui est propre à chacun, musicien ou non, connaisseur ou amateur de musique ou non, est ce que recouvre le toucher. Ou que le toucher est musical, le musical.
Plus avant, l’existence, on veut parler de la notion comme du fait de ce que nous avons en partage, glisse, danse, souvent sur le fil comme un funambule. Et ce serait donc cela une pensée, qui n’en est d’ailleurs jamais qu’une, sauf à se confondre avec quelque soupe sonore de salle d’attente ou d’ascenseur (n’importe quelle musique, ajoutera-t-on, dès lors qu’elle est « d’ambiance » se trouve fondue dans l’indistinction).
Reprenons à nouveau : Lévi-Strauss se trouve cité, presque sans commentaire, un instant : « La musique, c’est le langage moins le sens ». Il faudrait au moins préciser… Et, outre le caractère convenu de la signification qui apparaît, ne faudrait-il pas corriger en s’approchant bien plus près, semble-t-il, de ce que Jean-Luc Nancy propose ? On pourrait ainsi retoquer la phrase en : la musique, c’est le sens moins le langage, entendons le langage verbal, bien sûr. « Moins » est d’ailleurs gênant comme si la musique se trouvait empêchée dans sa nature même. Sans doute l’est-elle, mais positivement, parce qu’elle déborde dans l’ivresse, l’amplification et l’excès de l’affect, ou sa pointe. En effet, la musique cherche, car elle ne possède rien dans l’absolu, ne s’approprie rien au sens factuel du terme (ce qui n’empêche pas qu’elle contient en elle-même de puissantes drogues, son dévoiement en marches militaires, en religiosité déplacée (le wagnérisme), plus généralement ou couramment sa capacité à instrumentaliser, jusque dans la publicité et dans la politique. Ce que Thomas Mann a analysé comme personne dans Le Docteur Faustus, à propos de Wagner donc mais pas uniquement, vaut pour les usages multiples de la IX° Symphonie de Beethoven, pour l’édification du culte des stars et des leader dans le rock par intensification et amplification douteuses des affects fusionnels – ce sur quoi Jean-Luc Nancy, on le note et le regrette, ne s’arrête pas comme il faudrait, etc.).
Ce que réclame le sens, dès lors qu’on peut présenter cette question ainsi et dans ce cadre, est de se délivrer du modèle langagier, parce que ce mouvement lui est consubstantiel et que c’est par lui qu’il se définit en s’opposant aux multiples régimes des significations déterminées. En même temps, et il n’y a en l’occurrence pas le moindre paradoxe, le sens cherche à se fondre avec le langage dans un mouvement constant d’évanouissement. S’évanouir, y a-t-on songé un instant, est ce qui a lieu lorsqu’on joue ou écoute de la musique ? On s’évanouit à l’égard des choses, du présent, certes, et aussi du langage et des significations en cours. Les pages du livre consacrées à « l’idylle » (p.35-36) pourraient se rattacher à cette idée. Et un peu plus loin on note l’insistance que la musique ne cesse de parler, en effet, mais « en désir et en souffrance de la langue ».
Ce que la musique cherche est quelque chose qui lui vient d’avant même « de venir au monde ». Bien sûr, une telle idée a dû être discutée avec l’ami Philippe Lacoue-Labarthe qui a amplement développé cette thématique, tout en butant sur « la phrase » qui l’atteignait depuis très loin dans l’immémorial. Et on se surprend à se demander ce qu’entendait Jean-Luc Nancy, quelle était sa « phrase » à lui, celle qui résonnait dans et comme son existence. « La phrase » de Jean-Luc Nancy, donc, celle qu’il entend, celle d’abord qui « s’écoute » en et pour elle-même comme en lui. Que la musique soit ce qui « s’écoute » est dans l’ouvrage fondamentale. Elle dessine le thème du texte majeur intitulé Comment s’écoute la musique. « Ce que fait cette musique, c’est de s’écouter, de renvoyer à elle-même », est-il noté (p.57).
Il convient, en parcourant cet ouvrage de Jean-Luc Nancy, À la musique, de s’attarder un instant sur les propos consacrés non à l’opéra, mais de ce qui est appelé ici « rock », un genre sans doute codé, qui dans les années 60 et même 70 constituait une espèce, ou parfois même un à-côté de ce qui s’appelait « pop », « musique pop » ou « pop music ». Si on s’y arrête, c’est pour une raison qui n’est pas considérée par Jean-Luc Nancy, qui est tue, mais qui semble néanmoins décisive. Personnellement, cette musique « pop » fut mon école, toute la passion musicale en a découlé avec des détours que j’aurais bien de la peine à reconstituer. J’ai simplement cessé d’écouter ladite musique dans les années 75-76 parce qu’il m’apparaissait que la qualité musicale avait très nettement baissé au profit d’apparences bien plus médiatiques et commerciales que musicales. La musique dite « classique » et le jazz (jusqu’à un certain point, avant ce qu’on appelait la « fusion ») occupèrent dès lors tout l’espace de l’écoute. C’est pourquoi, même si ça n’est pas de bon ton, peu importe, les remarques négatives de Kundera concernant le rock, et qu’évoque Jean-Luc Nancy, par-delà leur incompréhension, quelque peu irresponsable, de ce que cette musique comportait d’important, apparaissent pertinentes sous un autre angle. Mais pour des raisons qui sont évitées ici par Jean-Luc Nancy, en particulier celles qui ont trait au politique, celles auxquelles on a fait allusio plus haut et qui ont trait à la fascination des foules pour les idoles, pour dire les choses simplement (il faudrait y revenir très longuement, mais sur ce point Adorno avait vu juste lorsqu’il évoquait les thématiques de l’aliénation et de régression dans l’écoute, et qui ne sont pas seulement de l’ordre de l’écoute d’ailleurs). Au demeurant, comment entendre ces mots de Jean-Luc Nancy ? « Ce dont il s’agit avec le rock, qui est donc tout à la fois affirmation de soi, affirmation d’un sujet, d’une musique en tant que sujet ». Le propos est ambigu, sans le moindre doute, car il fait signe d’un côté vers une émancipation et d’autre part vers ce que Marcuse nommait une « désublimation » qui peut devenir, qui le fut aussi souvent, « répressive »…
Le nom générique donné à cette musique n’est pas anodin. « pop » ne voulait plus dire populaire, mais quelque chose comme un appel au « peuple », et en lui à un stade nouveau de l’écoute. La plupart des musiciens de cette période étaient dotés d’une technique remarquable. Le point est que cette musique coïncidait avec « la fin de la métaphysique » telle qu’elle était traitée philosophiquement à ce moment-là. L’an-archie, la perte des fondements, « les hégémonies brisées », celles des critères métaphysiques, la pensée donc et non plus la philosophie mettaient au premier plan une liberté inquiète, une liberté en effet amplifiée, comme « l’amplification » de la longueur des cheveux… Cela, Jean-Luc Nancy le perçoit très bien. « Rock » est déjà plus restrictif, moins un état nouveau, ou un devenir, qu’un genre. « Pop » s’inscrivait sur la limite dans ce qu’on peut appeler une volonté d’art et l’émancipation de cette volonté (le jazz conserva longtemps, et parfois le veut encore, cette volonté, mais semble-t-il comme un complexe toujours existant à l’égard de la musique « classique »).
(La musique dite classique ne peut actuellement, comme jadis mais bien autrement, pas échapper à tout autant de critiques. « Bourgeoise », au sens le plus péjoratif du terme, ce dont témoignent bon nombre de salles de concert, starification aussi, séparation de la création musicale d’avec le public, élitisme et snobisme, autant de critiques qui relèguent dans l’ombre la puissance d’émancipation que contient le répertoire, un peu comme la philosophie elle-même possède encore tellement de ressources pour penser le présent.)
© André Hirt
![31ARylzjXNL._AC_UL640_QL65_ Jean-Luc Nancy, À la musique, Cité de la musique-Philharmonie de Paris [la rue musicale], 2025.](https://www.opus132-blog.fr/wp-content/uploads/2025/09/31ARylzjXNL._AC_UL640_QL65_.jpg)

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