Réflexions à partir de À la musique, de Jean-Luc Nancy.
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Mais revenons-y. Soit donc le rock.
Si bien que la seule question qui vaille est celle de la nomination de la musique. Que nomme-t-on ainsi ? Que nomme-t-elle de son côté ? Car, et cela Jean-Luc Nancy l’a bien rappelé à propos du rock, mais cette vérité appartient tout autant à la musique classique, qui l’a quant à elle oubliée, qui fut refoulée en elle dans son propre refoulement et que le rock a heureusement réveillé, c’est cette puissance d’appel ! Appel du sens, certes, pas en termes de signification évidemment, et d’abord le sens comme appel, le sens-appel comme il y a un sex-appeal au demeurant insistant dans les représentations et les expressions du rock. Le temps du rock, ce présent, marque, on l’a compris avec Jean-Luc Nancy, un changement de temps et du temps, en correspondance et d’abord en osmose avec ce que la pensée en général peut énoncer à propos du présent. La conclusion, si l’on peut dire, s’impose : le rock est le propre d’un monde « en recherche de sens », écrit Jean-Luc Nancy. La formule est incontestable, mais son contenu est là aussi ambigu. Car n’est-ce pas encore une signification qui est recherchée, d’où les attaches du rock avec des « messages », avec le religieux, le rap n’étant qu’un de ses avatars combinant dans ses psalmodies message politique et religion ?
Plus profondément, on pourrait (et ne le devrait-on pas ?) dire que le rock marque un recommencement de la musique ! Et que c’est là sa noblesse, pour dire son importance historiale. Par recommencement, il faut entendre, en somme, d’une part l’amplification de l’affect, l’électricité et ses fonctions (notre philosophe parle de « contagion » par le fait « d’électriser l’autre »), la décharge artistique (la sublimation), la libération, ce qui, Jean-Luc Nancy n’y insiste pas, côtoie parfois des formes de violences et de manipulations, l’usage des drogues, une dimension nihiliste auquel l’appel cherche à faire obstacle (c’est la logique contradictoire du suicide : se tuer pour vivre, se tuer comme moyen…); d’autre part, une pensée générique du sensible par laquelle il s’agit de « refaire un monde » ; ainsi, et c’est très intéressant, il est question d’un « signe de l’appel vers un outrepassement du sens tel que nous le connaissons et le connaissions jusqu’ici » (p.62) Dans cette collusion plus étroite encore avec le « dépassement de la métaphysique », l’appel du sens vise à se rapprocher d’un sens délivré, à nu, une dimension inconnue et pourtant si proche, si immédiate (le rock est une musique de l’immédiateté), d’un creusement du sensible lui-même plus que d’une échappée dans l’ailleurs. Tel serait le point, philosophiquement crucial.
Le plus important néanmoins serait de souligner le rapprochement, le parallèle, on ne sait comment dire, en tout cas en court-circuit, que l’ouvrage entreprend de lui-même entre ces pages sur le rock et celles consacrées au nazisme à travers le Horst-Wessel-Lied, ce manifeste hitlérien, « Marchez en esprit dans nos rangs… ». Le nazisme, une espèce de fascisme, appartient à la vérité de l’Europe, ce qui est autre chose qu’un simple dévoiement (Thomas Mann, ignoré ici, aurait dû instruire puisque ce fut le sujet central du Docteur Faustus), de telle sorte que dans le rock une vérité s’énonce, une collusion entre le populaire, l’immédiateté, une forme non intellectuelle plutôt que d’anti-intellectualisme, de technique, de paganisme, de rituels opérés par et pour la masse, de collectivisme (« la musique doit donner sens à la collectivité », une vieille antienne depuis Bach jusqu’à Wagner et le Moïse et Aaron de Schoenberg)… Le rock rencontre et retrouve à cet égard, et les recouvre au sens d’une sorte d’identification, les problématiques les plus tendues que la musique dite classique avaient connues et qu’elle a en quelque sorte abandonnées dans son refus de l’affect dans ses formes contemporaines (Jean-Luc Nancy, après Adorno, s’arrête souvent sur cette question, en soulignant que le plaisir esthétique ne peut être congédié – le rock est à cet égard un appel du plaisir, donc encore un héritage « bourgeois » ; Adorno pensait en effet le plaisir comme « bourgeois » avant d’en reconnaître l’impératif dans le mouvement du sujet qui se le retourne contre lui-même, un plaisir qui ne « contente » pas, dans le cadre d’une forme émancipatrice de la musique à l’égard de ce modèle bourgeois).
Or, ce qui se joue ici tient à ce que Jean-Luc Nancy reprend, je crois bien d’une formule de Valéry, à savoir l’écart nécessaire entre le son et le sens, un écart que le nazisme comble, comme le bolchévisme d’ailleurs, comme les formes « religieuses » de la musique en général (et pour finir sans la catastrophe politico-religieuse, le rap une fois encore). L’écart est en revanche le sens même, l’écart est celui de la résonance, ce terme central pour Jean-Luc Nancy et bien mis en valeur dans cet ouvrage, l’écart comme écho du sujet, écho aussi du monde dans la passion même du sensible. Car il faut « une insurmontable et nécessaire – désirable même – distance entre le son et le sens » (p.76), en opposition à toutes les manières et les techniques du comblement, comme celui du « nazisme, [qui] lui, n’avait d’autre volonté que de conformer l’informe » (p.77).
Résonance, donc. Cette voix, venue de Husserl et de Derrida, qui marque la non-présence à soi, comme mode de présence ! La « voix intérieure », ce qui écarte et ferme le rapport du sujet à soi, désormais sujet non à éclipse, mais sujet-éclipse, augenblicklich disait en somme Husserl. D’où le thème de la musique qui « s’écoute » d’une part, qui s’écoute dans le sujet et par laquelle le sujet « s’écoute » et n’est qu’à s’écouter. Ainsi pourrait-on résumer et ramasser les choses.
Jean-Luc Nancy va cependant plus loin lorsqu’il avance ceci : « je suis prêt à affirmer que la résonance n’est pas une image, que le sujet est d’abord un corps qui résonne » (p.89). On aimerait prolonger en ce que cette résonnance, lorsque je parle par exemple, ou que je joue de la musique, ou que je touche, s’étend à autrui et que c’est ainsi que se forme la « collectivité d’écoute » de la musique, de la collectivité comme musique. La musique d’ailleurs en s’écoutant s’appelle, comme le peuple dont parlait déjà Wagner et dans les occurrences postérieures qui soulignaient que « le peuple manque »… En s’appelant, la musique dit encore qu’elle ne s’entend toujours pas assez. Or ce pas assez, qui ne peut être comblée autrement que dans la précipitation de la catastrophe, est sa raison, le sens même.
© André Hirt


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