Pour Jean N. sans qui…
Parole presque de l’origine, perdue dans la nuit des temps, oubliée, moquée, déformée, insultée par toute la sphère religieuse, d’un homme pourtant le plus sain(t) ! qui soit avouant ne croire que ce qu’il voit, qui aime à mettre les doigts dans les trous, ressentir les blessures, les célébrer, alors que toute la sphère dite éduquée, philosophique, religieuse ne cesse d’expliquer qu’il faut voir ce qu’on croit, au contraire ! De l’Antiquité à nos jours toujours la même position que ceux qui la critiquent renforcent par leur attitude même.
Freud, en exemple patent, dénonce Descartes et son dualisme, montrant que LUI est un vrai révolutionnaire de la pensée, un nouveau Copernic ! de quoi rire en lisant le résultat. Il a dû lire Descartes comme beaucoup à travers les universitaires de l’époque, ceux qui écrivent l’histoire de la philosophie, faits du même bois que les historiens de l’art capables d’inventer des cases où chaque auteur, artiste aura sa place définie, dé-limitée à jamais. Tous ces historiens ou n’ont jamais regardés – les œuvres – ou n’ont pas lu – les textes —mais uniquement ce qu’ils souhaitaient qu’ils soient, façon de se rassurer. L’art trouble, la science rassure, ce pourrait être le début d’un concerto de Braque !. Ainsi Freud n’a certainement jamais visité les lettres à Elisabeth, ni connu le récit de la « petite fille louche » et la malhonnêteté ou la suffisance ont primé la vérité et donc la nuance. Il fallait que tout passe dans un filtre préparé comme en histoire de l’art. Que cela agace ou fasse rire devant autant de vanité, peu importe.
Le terrible dans tout cela, c’est la négation du réel, de ce qui est. C’est la souffrance de tous ces oubliés dont le corps hurle à la mort et que personne n’entend ou s’attelle à faire taire.
Freud est témoin privilégié de quelque chose d’extraordinaire : un corps qui parle, un corps qui dit, et refusant de voir, de regarder ce qui est sous ses yeux dans sa crudité même, tant cela va à l’encontre de ce qu’il faut penser, terrifié par ce qu’il voit, il se demande ce que ce langage veut dire et c’est le délire de l’interprétation qui s’installe, la folie du sens à tout prix, parce qu’il est insupportable qu’un corps puisse oser dire tout cela, c’est ob-scène à son étymologie près, de la même manière qu’il faut que Cézanne soit impressionniste voire cubiste, insupportable étant qu’il puisse n’être rien de cela sinon un peintre hanté par ce qu’il voit et qui tente de saisir comment marier des courbes de femmes aux épaules des collines. Incompréhensible pour l’historien, ce Cézanne qui, à travers les cils de son pinceau, regardait la Sainte-Victoire germiner.
Au lieu d’écouter le corps, tenter d’entendre les remugles venant des bas-fonds, sentir l’odeur des lies et des suints, il faut trouver du sens, faire émerger du possible au sein du réel au lieu de se frotter au réel, de tenter cette geste amoureuse qui fera que le corps prendra corps, véritable incarnation, quand le corps se fait chair et qu’il habite ainsi en nous et qu’on l’entende chanter une mélopée inconnue qui ne pourrait que nous ravir (dans la polysémie même du mot).
Incompréhensible pour le « pseudo-philosophe » Freud qu’il n’y ait pas cachée derrière cela une psyché derrière un soma et le délire sera en route. Qu’il n’y ait que du corps, que la langue soit le corps… impensable de se mettre à son écoute sans risquer de perdre ses re-pères et pas seulement ses pères. Les malades resteront sur leur fin, oubliés au profit d’un système qui naîtra, bien huilé, bien rôdé qui permettra de justifier que ce que l’on voit c’est bien ce que l’on croit. Ainsi que l’hypnose lui soit vite devenue insupportable, quoi de plus logique, la psychanalyse permettra, elle, de guider le ou la patient(e) vers là où l’on veut qu’elle aille pour que se justifie la théorie – on disait pour d’autres histoires dans les livres dits « sacrés » ! « pour que l’Écriture s’accomplît », prêt à tout déformer parce qu’il faut que tout s’emboite à la perfection du système. « Mais Platon tu nous fais chier, et toi Spinoza, Hegel et les autres… » éructaient dans son délire-vérité Antonin Artaud le suicidé de la société comme Van Gogh son prédécesseur, enfermé, mort d’avoir tenté de dire ce qui est : « les paysans sentent à la vue d’un champ de blé le geste de moisson qu’il faut commencer ; savoir poser sur la toile ce jaune qui fera onduler un carré de blé. »
« Là où ça sent la merde, ça sent l’être ; j’ai toujours vénéré le caca », ajoute-t-il, insupportable propos et d’une vérité criante pour qui a les oreilles pour entendre, c’est-à-dire disponible au réel, à l’insupportable, à ce qu’on n’attend pas et qui défie toute prévision, disponible au surgissement de la vie, du corps dans toute sa puissance.
En Parodie…, Oui, ça s’agite, ça bout, ça grince, ça baise, ça pisse, ça chie, ça gueule de toute part…, ça, le corps le sexuel dans toute sa splendeur, non réduit à l’organe lui-même, bien sûr, ça vit… mais Non, il faudra que moi prenne la place de ça, ce grossier, ce non policé, ce qu’il faut taire, ce qu’on bâillonne pour que les théories existent et que tout prenne du sens, enfin ! Ça… suffit.
Le non-vrai a gagné. Par bonheur il y a toujours eu des marginaux, des Montaigne se glissant dans les rouages par exemple, des êtres qui préféraient évoquer leur gravelle et leur souffrance que de démonter l’existence de Dieu ou de l’inconscient ou de bien d’autres illusions que le langage autorise, quand nominaliste il se veut et impose sa loi. Et on aura tout entendu !! Aujourd’hui n’est que la suite surmédiatisée des vérités dites « alternatives » anciennes, qu’on ne nommait évidemment pas ainsi !
Laissons les corps s’exprimer et n’oublions pas le pilote dans son navire, auteur précurseur de l’intelligence, de la subtilité, de la nuance qu’on a voulu réduire à une « doctrine », simpliste s’il en est, entrave à la liberté d’exister et par là même de penser.
Par bonheur aussi les Binswanger, et ses complices, Basaglia, Laing, l’antipsychiatrie disait-on avec mépris, les Oury, impossible de nommer tous ces non-« penseurs » mais ces éclaireurs dans les forêts opaques de Brocéliande pour tenter de retrouver la trace de ces druides fantasmés dont la potion de vivre savait ranimer les corps et leur redonner goût non à une existence normale, mais leur permettre de laisser filtrer leur cri silencieux, leur mélodie sombre, leurs variations Goldberg, leurs impromptus, bref la musique du corps, du vivre, de ce que j’aime nomme « l’inespéré », dont l’écho dans les vallons et les collines créaient une mélodie qui faisait de ces forêts des forêts hantés… du fond des bois cette rumeur qui sourd : la vie ne supporte pas le système, l’enfermement, la vie ne peut être que sylvestre ou plutôt sauvage sans ces camisoles de force que nos sociétés vénèrent tant, qui, luttant contre le droit de mourir, assassine en permanence toute créativité hors normes qui les mettraient en danger. Paradoxe ultime. La vie c’est ce qui échappe !
© Jacques Neyme
Image : © André Hirt 2026.


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