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Isabelle Baladine Howald, M, éditions Isabelle Sauvage, 2024.

par | 21/02/2024 | Littérature, Notes de lecture

Une mêmeté disloquée, tendue, déchirée, haïe parce que non-aimée, l’amour retourné en somme, délaissé depuis toujours et dans la mémoire perte réaffirmée, autrement dit nié. Pourquoi donc ? Dans cette affaire-là, aucune raison ne vaut, ne pèse. C’est impensable. Unanswered question, auraient dit Edgar Poe et Charles Ives.

 M, trois jambes, cette lettre, cette consonne qui devrait dire ô combien c’est bon, comme la « fée Clochette » le fait sans doute du bout des lèvres, cette lettre que petit, à l’école, on distinguait de celle qui n’a que deux jambes et qui sert à dire non.

Elle a trois jambes, c’est une consonne très vieille, victime de quelque accident comme Œdipe.

 M est un malheur. Répété, insistant, définitif.

Le temps s’est arrêté, et ainsi fixé il continue à regarder de travers (M, mal dit, mal écrit, pas même dit) : une Méduse, Medusenhaupt, disait Freud, une Gorgone, Baubô. Il y autant de têtes que de M. Tellement de Mal.

(On pourrait écrire tout un livre avec seulement des M mauvais…)

 Et pourtant, cette lettre devait s’inscrire dans la jeune fille et la femme, et l’encadrer avec sûreté comme on prend par les épaules, ce M : Me, Moi, Mère, Maman, et surtout aiMer. D’autres sans doute encore.

 Ces mots, ces beaux mots auraient pu, dû s’écrire en poème. Ils se sont en effet retournés en un autre poème, noir comme l’édition matérielle, d’un noir sale comme M, mais soudain aux reflets rougeâtres ou violets selon la lumière qui la rendent belle, dans laquelle il paraît, un petit livre qui recueille tant d’histoire, d’événements que M, le livre, égrène. Égrènement, oui : chutes, celles de la vie. Existence tombée, manquée, méchamment ratée. M, méchanceté, absence de mélancolie (il n’y a pas de Mal dans la Mélancolie). Affaire réglée, erledigt, et cela reste pourtant insupportable, indépassable, la preuve c’est écrit.

 Baudelaire est là, mais sans ses « petites vieilles », car il en existe d’autres, énormes et dévorantes. Qu’aurait-il pensé ? De cette boue ? Isabelle Baladine Howald a su l’écrire dans d’« immenses efforts » comme ceux d’un guerrier mourant ou ceux d’une existence  blessée à mort pour toute une vie

 Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu’en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l’air froid des nuits,
II arrive souvent que sa voix affaiblie

Semble le râle épais d’un blessé qu’on oublie
Au bord d’un lac de sang, sous un grand tas de morts
Et qui meurt, sans bouger, dans d’immenses efforts.

                                                (La Cloche fêlée)

Voilà : M fêlé(e).

On ne pouvait renvoyer, retourner, ce M. Le convertir, le sauver.  Ce poème l’a fait.

Faire place, écrit-elle, désormais : M mer.

© André Hirt

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