Qu’est-ce que cela signifie ? On se pose la question à l’écoute de cette intégrale des six quatuors op. 76 de Haydn, sans doute un des plus grands moments de la musique occidentale, on assume ce propos en pesant ses mots. Car, il est impossible, alors que c’est si souvent le cas, presque toujours en réalité, d’en rester aux aspects formels (« l’inventeur » objectif du quatuor à cordes, le maître de l’École de Vienne, le « gentil » et inoffensif Haydn, etc.) qui, pour l’auditeur moyen, qui n’y comprends goutte tout en étant conquis par cette musique et en sachant qu’il passe en elle un vent exceptionnel mais sobre de génie, ne priment qu’un temps. Les spécialistes ne parlent qu’aux spécialistes, comme les philosophes professionnels aux philosophes.
Certes, la dimension analytique, propre à Haydn, cette capacité de phraser entre les instruments, sur un pied d’égalité, de dialoguer, puis pour chacun d’envelopper les propos des autres, en somme cette plasticité dans l’inventivité, de la pensée, disons-le, apparaît ici avec les Arod dans toute son évidence. La pensée de Haydn est féconde parce qu’elle est sans préjugés, sans prénotions, elle laisse faire et venir à partir de cellules assez courtes, et elle les laisse s’organiser. Ainsi, dans la forme fugue, ici omniprésente, soit en tant que telle soit en régissant le propos. Les quatre instrumentistes ne luttent pas entre eux (du moins, est-ce là ce que Haydn veut dire, la pochette, laide, on a peine à le dire, produit une image à mille lieux du compositeur, elle n’est pas cohérente, mais peu importe, l’essentiel étant la musique), on est loin du concerto par exemple, mais s’écoutent ! On se trouve devant une leçon de vie et des manières d’exister.
L’auditeur amateur, qui s’instruit de lui-même, qui éduque son oreille, qui se décide à suivre son écoute, autrement dit à écouter ce qu’il entend est et demeure seul juge. Car lui seul incorpore la musique à son existence et abandonne les considérations objectives et esthétisantes.
Tout, dans cet opus 76, est ordonné, en place, juste. Et ça n’est pas tout. Tout y est profond et semble comme inépuisable. C’est au demeurant ce que le Quatuor Arod, que l’on suit personnellement depuis le début, en raison, entre autres, de la singularité du disque Mathilde album et celui, remarquable consacré à Mendelssohn, présente ici. Ses membres ont fait usage d’archets classiques qui, en effet, c’est très sensible même pour le profane qu’on est, apportent un élargissement à la musique, une respiration qui ouvre d’autres horizons et perspectives En somme, on entend ces quatuors à neuf, alors qu’on était nourri par les disques usés jusqu’à la corde des Amadeus. On sort enrichi de cette écoute, on s’en réjouit et la beauté des œuvres rejaillit sur le sentiment heureux d’exister.
Les œuvres sont connues, mais jamais autant qu’il faudrait. Elles marquent toutes le niveau de ce que le monde, l’Histoire et les hommes devraient être. Disons les choses ainsi. « Sunrise », en effet, comme le dit le n°4. « L’Empereur », conservons-en la métaphore, et surtout dans son mouvement le plus connu qui a donné lieu à l’hymne allemand, l’inverse de ce que ce dernier a célébré dans l’Histoire. Haydn est en effet à lui seul l’inverse de l’Histoire. Il est le plus grand révolutionnaire, celui d’une Histoire retournée, ou à l’envers, plutôt que l’Histoire se retournant sous des coups de boutoirs des « voluptueux », toujours, comme disait Baudelaire des révolutionnaires français. Il est celui, dont dans tous les domaines il faudrait s’inspirer, qui n’aura guère eu besoin de faire usage de la moindre violence ou de quelque trucage narcotique que la musique laissera se dégager d’une fonds faustien très obscur moins d’un siècle plus tard. On l’ignore toujours, mais Mozart le savait, lui : « papa Haydn » est là, il promet toujours, là devant nous, une vie meilleure.
C’est cela que, honte à nous, nous ne savons toujours pas, c’est cela que cette musique de Haydn signifie en vérité.
(À noter : remarquable et délicieux texte de pochette par Stéphane Goldet ! Que de souvenirs de ces heures de France-Musique à son écoute les dimanches, il y a très longtemps en fin d’après-midi !)
© André Hirt


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