C’est la plus imposante des Messes de Joseph Haydn, aussi une des moins connues. D’où le bonheur éprouvé à l’écoute répétée de ce disque remarquable, qui en quelque sorte s’imposait par le perfectionnisme dont il fait preuve de la part du chef, René Jacobs, mais n’oublions pas les mérites du chœur comme de l’orchestre de Bâle on ne peut plus rodé dans ce registre musical. Les solistes se fondent dans le cadre interprétatif décidé, par conséquent sans la moindre mise en valeur personnelle si ce n’est dans le déploiement des passages solistes ou dialogués. La musique est à cet égard, donc l’œuvre comme son interprétation, fidèle à l’esprit de Haydn, elle n’est en rien « expressionniste », mais toujours délicate, c’est-à-dire profonde, disons juste et même exacte au regard de ce qui s’y trouve exprimé. Une musique apollinienne en somme, d’un rayonnement très large mais sobre.
Composée en 1766 pour la basilique de Mariazell, un nom et un lieu qui auront donné son titre à l’œuvre, on est saisi, le mot est faible par la densité musicale de l’œuvre (et c’est d’autant plus étonnant que Haydn a laissé un héritage colossal, magnifique, dans tous les genres, même si l’on peut rechigner, et c’est encore à voir, c’est en réalité inexploré, s’agissant de l’opéra). C’est néanmoins, on s’en étonne un peu tout de même, une grande théâtralité qui se dégage ici.
Et pourtant, sans la moindre contradiction, la clarté des voix est éclatante, et tout est discret et tranchant en même temps. Ou bien on relève une impression très forte d’affirmation, de confiance et de foi (qui n’a pas même besoin d’être religieuse, écoutez le Domine Deus !), une ferme tenue de l’orchestre comme du chœur, lui aussi tenu et comme retenu, l’ensemble s’énonçant dans les proportions musicales les plus évidentes ou naturelles si l’on préfère, provenant d’une palette en effet quasi opératique.
Là n’est peut-être pas encore l’essentiel. Car il en va de la palette cette fois-ci émotionnelle, incroyablement riche dans cette partition. Combien de climats, combien d’atmosphères, de la plainte à l’imploration, du frôlement du tragique jusqu’à la jubilation (proprement haydnienne comme dans La Création, Les Saisons ou bien dans tant d’autres Messes, parfois même dans les plus sombres à la clef comme la In angustiis) ! On touche là au génie si spécifique de Haydn, qui, à partir d’une forme d’universalité (qu’est-ce que ses œuvres ne recouvrent pas ?) touche à une autre, celle d’une intemporalité musicale. Cela s’appelle un classique. Et Haydn est peut-être, on dira personnellement sûrement, le musicien classique par excellence.
En effet, sa fréquentation ne suscite jamais le moindre malaise, la musique est franche, nette, directe (on a envie de filer le pléonasme, de le laisser chatoyer). On est très loin de presque toutes les formes de musique qui reposent sur l’humeur. Et c’est là ce qu’un grand musicien apprend à l’homme du commun, et aussi au philosophe comme à l’artiste. Le grand art n’a que faire des humeurs.
Ce disque est le bienvenu en des temps obscurs dans lesquels l’humeur sature les gestes, en effet, mais d’abord le langage. Haydn rend l’existence intelligible par sa seule transparence, sa clarté, et surtout sa générosité. Ecoutez la beauté du Et incarnatus est, l’opéra encore). La grâce rendue à toutes les existences.
© André Hirt


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