Comment ne pas suivre avec attention, plaisir et bonheur réunis, comme récompense et grâce de l’existence réunies, la publication des 107 symphonies (!) de Joseph Hadyn, « Papa Haydn », ainsi que l’appelait Mozart, pour lui-même et pour nous tous, car c’est bien Haydn qu’on emmènera personnellement dans l’Au-delà, et s’il n’y a pas d’Au-delà, loin de le constater en bougonnant métaphysiquement avec Baudelaire en proférant avec suffisance en arrivant à Bruxelles « Ici, il n’y a rien », alors on aura néanmoins su qu’Ici fut, était, comme sera l’Au-delà. Et cela suffit. Car c’est déjà beaucoup, immense, une existence ne suffit guère pour en faire le tour. Au demeurant, Ici, dans son infinité, ne connaît pas d’orbe. L’existence est infinie.
Et voici que déjà, encore davantage que d’habitude, Haydn, et surtout dans cette magnifique édition du label Alpha (il en a déjà été très souvent question dans Opus 132), avec textes intelligents et photos d’une grande sobriété, très belles, de Nikos Economopoulos (agence Magnum), on est porté à rêver, à s’abandonner aux pensées, mais en l’occurrence, avec ce musicien (Haydn : un génie combiné à l’homme du commun, ça n’est tout de même pas rien !), aux plus belles, sans la moindre nuance, alors même que cette musique est celle de toutes les nuances qui composent l’humanité et le monde (Giovanni Antonini dit de la musique de Haydn qu’elle est « un kaleïdoscope des émotions humaines »). Et cette musique est par ailleurs tellement sobre, presque discrète (écoutez dans la 16ièmesymphonie, le second mouvement, le solo de violoncelle sur fond de violons en sourdine, ou l’adagio cantabile de la 13ième symphonie, également avec son propre solo de violoncelle !), planante, oui, au point qu’on l’entend à peine, mais cet « à peine » atteint une profondeur qui, après quelques instants, remonte à la surface de la peau et à la tête. On quitte l’écoute comme après le plus beau des rêves, s’il en existe encore (car la tragédie est peut-être pour nous que les « beaux rêves » appartiennent, quant à leur destination suprême, au passé…), on est sonné, ainsi que doit faire la musique (c’est là son impératif, nietzschéen : non pas nous endormir, nous faire suivre quelque douteux « guide » des peuples, mais en nous réveillant de notre mauvaise nuit, une musique en un mot de la santé supérieure, lorsque les pensées sont rendues claires et en ont terminé avec les brouillages, les intimidations, les manipulations en tout genre de l’affectivité aussi – Thomas Mann a dit l’essentiel à ce sujet, mais qui lit Thomas Mann, qui écoute Haydn, on n’a personnellement rencontré, quant à ce mouvement ouvert et accueillant de l’oreille que Sollers.. ?). Partant, cette musique, pour autant, n’incarne pas l’abominable « empire du Bien », trempé dans toutes les compromissions, mais rend bon – ainsi le dirait encore Nietzsche. Et, ne le nions pas, c’est la musique la plus difficile qui soit, alors qu’elle est la plus immédiate, presque enfantine dans ces œuvres-là en tout cas, parce que la plus exigeante humainement, si peu intellectuelle néanmoins, surtout pas, encore moins régie par la seule affectivité (pour s’en faire une idée, il s’agit de celle qui court les réseaux sociaux et qui dépose sans la moindre réflexion, fascinée par les images, ses like et ses détestations : c’est l’ère du jugement !), mais requérant de l’auditeur, du « premier venu » qu’il affiche autant qu’il le peut son humanité dont, finalement comme au demeurant au principe, celui de son existence passée, il ne savait rien. Et lorsqu’il entend cette musique, il s’en rend compte ; il sait un peu mieux de quoi il retourne dans l’existence et ce qu’il a à y faire pour lui-même et ses semblables. Trêve de mots : il s’agit d’écouter. Le mot « écoutez ! » dit directement plus qu’il ne résume tout cela.
Haydn et sa musique configurent tout ce que le monde présent n’est pas, qu’il n’a sans doute jamais été. En revanche, ce qui est certain, c’est que le monde présent s’éloigne en suivant sa propre décision, son amusicalité, celle qu’on a dite à l’instant, de ce qu’il avait à être. Et le plus magnifique est que Haydn nous le souffle à l’oreille, sans la moindre violence, au contraire avec bienveillance, et souvent même avec humour, ce qui rend son avertissement plus sonore encore. Ou bien nous fait-il un clin d’œil…
Cela, les photos de Nikos Economopoulos nous le montrent dans l’album qui contient ce disque. Allons au plus simple : la balle, la danse, la lecture, les jeux, la musique, les enfants, les groupes humains se constituant comme des oiseaux (il manque seulement – pourquoi ? – les vieillards, eux qui ont trié l’existence). Le chef Giovanni Antonini, avec Haydn, a bien saisi et transmis cela, la fonction participative du public (la musique n’a pas à être contemplée, pas davantage que n’importe quelle œuvre d’art, mais à être vécue – l’horreur, déjà mentionnée allusivement plus haut, du « j’aime… j’aime pas », l’un induisant l’autre). Le maestro affirme en effet qu’il s’agit de « céder à l’impulsion de la nature ». Céder ? non pas comme Sade l’imposait dans sa noirceur qui, au demeurant, n’a de sens que par son contraire. Non : laisser venir la joie, cette satisfaction qui, dit-on, traversait le visage de Haydn lorsqu’il dirigeait ou jouait, au moment de ce que Adorno appelle, c’est rare chez lui, presque sans contrôle, « les beaux passages ».
De quoi peut-il bien s’agir ? Mais tout le monde le sait ! Ces moments qu’on dira ascensionnels, ceux qui nous font sortir la tête des épaules alors que nous ne cessons de les y enfoncer. La musique est ce mouvement d’ensemble qui nous enveloppe, c’est l’impression qu’on en a, et qui, ainsi poursuivrait à n’en pas douter Haydn, nous font jouir des détails, dans ces moments de clin d’œil, de plaisir et d’humour.
Et si un mot doit bien faire comprendre ce qui n’est qu’une éthique, c’est celui d’adresse : « Per il Luigi ». Pour le Luigi… « Le » n’est pas une familiarité ici, mais la désignation d’une unicité, le Luigi, il n’y en a en l’occurrence qu’un seul, Luigi Tomasini, le violoniste dans le Concerto, celui, lui, auquel s’adresse Haydn et à travers lequel il transmet sa musique, son amitié, son humanité. La musique n’est qu’une adresse individuelle (comme la littérature) ; elle parle dans ces quatre cors de la 13ième symphonie.
Et la musique de Haydn n’est pas celle, qu’on peut croire, de la sérénité, en somme ce qu’il faudrait conquérir (toute la musique d’après la Révolution consistera en cela), mais celle de la joie reçue, donnée ; c’est une musique du remerciement et de la grâce rendue, et non de l’attente. Ainsi, amitié et amour sont déjà donnés, il s’agit de dons (que l’humanité souvent refuse), ils ne sont pas à attendre, vainement.
© André Hirt


0 commentaires