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Gustav Mahler, Das Lied von der Erde, Marie-Nicole Lemieux, Andrew Staples, François-Xavier Roth, les SIÈCLES, Harmonia Mundi, 2026. 

par | 27/01/2026 | Classique, Contemporaine, Discothèque, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Il est presque impossible d’en parler, de l’œuvre comme de l’histoire fabuleuse de ses interprétations, depuis Bruno Walter et Kathleen Ferrier, depuis l’enregistrement terrible de Carl Schuricht à Amsterdam, le 5 octobre 1939, avec Carl Martin Öhmann et Kerstin Thorborg qui, dans l’Abschied, est interrompue par une femme dans le public s’écriant « Deutschland über alles, Herr Schuricht », tétanisant de fait l’orchestre, capable, cependant, comme après un spasme, une césure, de reprendre. Mais ce fut là le signe de l’adieu à la civilisation. On n’oublie pas, on a cela dans l’oreille.

Car l’affaire est d’importance. Bien sûr, il y a toutes ces interprétations modernes, celle de Klemperer surtout avec Christa Ludwig, de Colin Davies avec Jessy Norman, et tellement, tellement d’autres d’autres. Mais puisque la question n’est décidément pas là, de nature esthétique, mais dans Le Chant de la terre, en effet, dans sa douleur, Nature et Histoire confondues, confrontées aux désastres en train de se produire, on retient une fois de plus que la musique sait ce qui arrive et intuitionne ce qui vient. Elle éprouve la perte et supporte l’image de ce qui se lève à l’horizon. Elle fait autant parler le monde que celui qui, solitaire et mourant, y réside encore un bref instant. La musique est le chant combiné des deux. Elle est à elle-même et pour toute chose le sens. Elle en recueille l’unique souffle. Elle est le sens pour ce qui n’a aucun sens. Et c’est bouleversant.

On dira donc seulement ceci : après avoir jeté un œil presque indifférent à ce disque qui vient de paraître, une version et une interprétation de plus de cette œuvre si singulière de Mahler, s’était-on dit, le musicien qui est devenu, progressivement, en quelques décennies, le musicien de notre temps, on s’est surpris à tendre l’oreille vers cet enregistrement. Et on est sorti (en réalité, ce fut impossible !) de cette écoute tremblant de compassion avec l’œuvre, ses interprètes et cet orchestre. Comment ? Réaliser cela, avec ce son produit par des instruments d’époque magnifiques et avec un chanteur, Andrew Staples en premier lieu, qui rend la partie de ténor audible, qui ne braille pas comme font beaucoup de chanteurs dans cette partition il est vrai très difficile, avec Marie-Nicole Lemieux qu’on avait juste quittée à regret dans les très belles Nuits d’été de Berlioz, avec François-Xavier Roth qui, là, ici, conjugue la maîtrise, lui qui sait son Mahler, avec quelques moments de pure grâce.

Oui, il faut encourager les interprétations nouvelles, comme s’il s’agissait de la naissance d’un enfant, d’un nouveau livre dans une période où l’on renie l’une et décrie l’autre en s’écriant « quoi, encore un livre ! ». Dans une collection d’une vingtaine de versions de Das Lied von der Erde, de quoi donc se faire une idée, cette parution aura combiné une joie semblable à une découverte avec le trouble angoissé de ce que la musique exprime en vérité.

© André Hirt

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