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Fusées automnales

par | 22/12/2025 | Editoriaux et chroniques, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Tabula rasa – les lignes serrées, ténues, s’entrecroisent, descendent imperceptiblement des hauteurs, s’amenuisent d’aigu à grave dans la profondeur du silence, dans une élongation, dans une lenteur infinie, et se referment à l’endroit précis où elles sont nées. (Dire qu’une seule note allongée par l’archet peut supporter à la fois toutes les émotions et l’absence simultanée d’émotion.) La musique d’Arvo Pärt a des allures d’araignée attentiste au centre de sa toile, une toile démesurément étendue et élastique si bien que l’araignée risquerait de se prendre à son propre piège. Un grand vide tournant à vide autour d’une vis sans fin, ou l’air, autour d’un exercice d’évacuation. Les unes après les autres, toutes les vibrations résiduelles se sont estompées.

[En train] Assis dans l’espace dit « Allegro » – majuscule s’il vous plaît (bien que l’on soit en seconde classe) – du train qui m’emmène vers le sud, voiture bondée, de voix, d’allers et venues qui paraissent bien inutiles, de froissements de plastique, sans compter les voix off qui s’imposent régulièrement au-dessus du brouhaha généralisé,… « Ici je voyage en profitant d’une atmosphère joyeuse et je laisse place à la bonne ambiance, dans le respect de tous les voyageurs » mot pour mot, est-il écrit sur la vitre en contrepoint du défilé des champs. Ainsi soit-il, je me casque les oreilles et me branche sur youtube, préférant tant d’autres Allegro.

Ave Maria d’Ockeghem – en quelques secondes on se retrouve sans comment ni pourquoi assis sur les genoux de l’éternité !

La tragédie de Salomé – passé le somptueux prélude qui décrit le paysage de Judée entourant le palais d’Hérode, s’enchaînent des épisodes où se conjuguent exotisme gorgé de sensualité et brutalité renvoyant aux instincts sombre de la psyché humaine. Les arabesques aux sonorités capiteuses, les séquences houleuses, les pages éthérées, rêveuses, la volupté engourdie qui s’épanouit peu à peu, font de Florent Schmitt le plus grand des orientalistes français. Quand les notes ne descendent ni ne s’enfoncent dans des profondeurs introspectives, les mélodies d’abord discrètes se tendent, s’enflent, s’exaspèrent et semblent se convulser sous l’effet d’une transe. Les chatoiements de l’orchestre nous transportent sur « Les enchantements sur la mer », on est complice d’une lascive « Danse du paon », puis d’une perverse « Danse des serpents ». Après la « Danse des éclairs » qui illustre la décapitation de Jean-Baptiste, la « Danse de l’effroi » éclate d’une violence inouïe, absolument unique en 1907 et ce jusqu’à un certain « Sacre ». Quel naturel dans la force expressive, dans l’ampleur et dans l’exactitude des contours !

Un son est exposé seul à d’autres, absolument seul, exposé à ce qui naît autour de lui, à ce qui disparaît graduellement dans la masse ou à ce qui s’en détache et croule toujours plus proche. (D’après Lo-Shu IV de Hans Zender). 

Mieux que n’importe quelle balle de latex coloré qu’on presse, qu’on triture, qu’on malaxe indéfiniment entre les doigts, une symphonie de Haydn en guise d’antistress.

L’effort, à peine, de changement de cordes pour aller chercher la note, la polyphonie sous-tendue qui se laisse dévoilée, comme glisse une robe de soie avant de retomber sur le sol. Et continûment des résonances flottent, parfois se cognent aux murs blancs, continûment elles flûtent d’une étagère à l’autre. Elles sont à l’image du Sphinx qui ne dit mot de son énigme.

Xenakis : des galets de sons, si longtemps dans le roulis, qui ont conservé l’intact en leur cœur.

« Cette œuvre-là n’est pas plaisante, cette œuvre-là n’est pas belle, pas de mélodie, pas de cadence, pas de système d’attraction, de pivots, des accords qui n’ont aucune fonction harmonique » a-t-on dit à propos de Vexations de Satie. Et il est vrai que cette pièce irrite au plus haut point, qu’elle évite d’inviter à danser, qu’elle barbe la première oreille qui s’y colle. En proie à un profond marasme intérieur, Satie n’a fait que traduire en boucle le pur et implacable écoulement du temps, un temps dont il n’y a rien à résoudre, rien à attendre, qu’on ne peut contraindre, et dans lequel nous n’interférerons jamais. Ainsi plongé dans un état de conscience où l’on ne pense plus ni ne ressent rien, cette musique imprègne en nous le pouvoir du son.

Sans aucun doute le Requiem de Mozart emprunte son atmosphère sonore à celui de Haydn – Michael, le cadet.

© Mathieu Nuss

Image : a.h. 2025.

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