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Franck Guyon, Antonello de Messine, Une clairière à ouvrir, éd. L’Atelier contemporain, 2024.

par | 19/10/2024 | Arts, Peintures, Philosophie

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

C’est pas-à-pas, de la géographie de Messine à l’Histoire, que Franck Guyon, dans un petit livre une fois de plus remarquablement édité par L’Atelier contemporain, les tableaux bien reproduits enveloppant avec sa couverture et ses rabats le texte, arrive à une petite image dont on va constater en effet les très modestes proportions, mais sur le fond l’importance esthétique, théologique et philosophique majeure, très considérable en vérité. Et cette approche de l’image se fait elle aussi pas-à-pas jusqu’à déboucher sur le profond mystère qui est le sien, qui contient, écrit l’auteur, « l’événement », celui de l’Annonciation, tout en montrant, plus indirectement toutefois car c’est un des effets les plus fulgurants de cette lecture, une leçon que l’on connaissait mais on en détient à présent la preuve, qu’elle expose pas moins que la vérité en peinture.

Voici donc l’image, voici la conclusion, la dernière page du livre lorsque nous sommes arrivés devant l’image :

« CET ÉVÉNEMENT A LIEU :

Il se produit fort humblement sous la forme d’un panneau de bois peint, haut de quarante-cinq centimètres et large de trente-quatre.

Le créateur de l’événement se nomme Antonelle de Messine.

L’événement a lieu aux alentours de l’année 1476 ou 1477, après l’Incarnation.

Cet événement se nomme : Vierge de l’Annonciation. »

Par conséquent, une petite image peinte, une jeune femme, quasiment pas de décor, si ce n’est un lutrin sur lequel est déposé un livre dont on perçoit quelques caractères, un regard qui se lève et qui s’accompagne d’un geste très doux de retenue ou de salut. L’image est très belle, la jeune femme est magnifique, les couleurs, du noir au bleu sont somptueuses de douceur et de tranquillité.

Pas-à-pas, en effet, l’auteur avance de page en page, en progressant, en s’approchant, en s’arrêtant pour méditer, et livre l’histoire de son regard sur cette image. On doit s’incliner devant cet effort qui déploie toute l’énergie nécessaire afin que nous aussi puissions nous approcher de cette image.

Et ce qui l’arrête au milieu de son parcours, c’est que cette peinture qui est censée représenter l’Annonciation, par conséquent la Visitation (marquée par l’entrée en scène de l’ange Gabriel), ne propose aucun des éléments pour ainsi dire obligés de ce genre, « l’Annonciation », tellement pratiqué et qui connaît une concentration de chefs-d’œuvre dans les années 1460-1480, à savoir l’ange, mais encore la ou les colonnes qui représentent Dieu, le travail sur la perspective, elle-même censée marquer l’écart incommensurable entre le monde visible et l’invisibilité divine.

Il n’en reste pas moins que tous ces tableaux dans lesquels l’histoire de la peinture, et, insistons-y, son statut, se sont concentrés, ont pour sujet, pour motif, invisible, l’origine elle-même imperceptible, immatérielle, de l’Incarnation. Ce serait donc avec une économie de moyens en termes de motifs qu’Antonello de Messine peindrait cette scène. De ce fait, il contredirait tout ce que l’on pouvait ou que l’on peut encore aujourd’hui croire à propos de l’acte de peindre, à savoir cette thèse d’Alberti selon laquelle « le peintre n’a à faire qu’avec ce qui se voit ». Or, l’Annonciation en son sujet comme en son objet n’est-elle pas par excellence ce qui se soustrait à la visibilité, donc à la peinture ? À moins que la peinture soit la figuration (la Figure !), ou la présentation, de ce qui ne se laisse pas représenter, et que la peinture trouve en cette opération sa raison d’être comme toute sa légitimité, et plus largement son sens…

Et c’est sans doute le cas. L’écart entre la figuration et la représentation est le même qu’entre l’origine et le commencement, la première étant figurée, tout en se retirant, dans la représentation, au 25 mars. Toutefois, l’origine est en réalité, comme le réel même, infigurable et par conséquent impossible à dater. Le calendrier grégorien est à cet égard le déplacement d’un commencement, mais aucunement une origine. L’origine ne s’achève pas, elle tient du mystère et est susceptible de se réactiver sans cesse là où tout commencement est rejeté en arrière dans et par le temps.

Nous nous tenons, avec l’Annonciation de Antonello de Messine (Vierge de l’Annonciation), et avec celle-ci plus que les autres, devant l’incompréhensible. Les soutiens de l’imaginaire ne sont même plus proposés, ni ange, ni colonnes, ni paysage avec son point de fuite dans la perspective. Pascal écrivait à peu près que c’est par ce qui est incompréhensible que la compréhension est possible, y compris celle de nous-mêmes. Et nous sommes « plantés » là, stupéfaits, dans cet écart ou cette superposition, ce qui en l’occurrence revient, très étrangement, au même. Nicolas de Cues, lui aussi cité par Pascal, disait à peu près la même chose s’agissant de l’univers, « ce cercle dont le sens est partout et la circonférence nulle part ». Dieu, car c’est bien Lui qui se tient là, partout, dans le noir du tableau, « nulle part » qui soit un lieu déterminé, ce noir qui se fait bleu en se confondant avec le monde, ce bleu qui est la couleur qui va pénétrer la Vierge en l’entourant, en l’enveloppant.

Décidément, la peinture nous fait sortir de nos gonds, pas uniquement ceux du temps, aussi ceux de la compréhension, de la visibilité et de la représentation… L’Annonciation est présentement mise à nu. La soustraction de tout décor se trouve conjointe à l’ekphanestaton de la manifestation, c’est-à-dire son comble. Ainsi, le noir et le bleu ne sont intelligibles que par la lumière qui les traverse, le bleu n’étant d’ailleurs que le noir commençant à se fondre dans la lumière.

On vient d’y faire allusion, tout l’essentiel, incommensurable dans ces toutes petites dimensions, se passe « nulle part ». Franck Guyon y insiste. Il faut peindre ce « nulle part », il n’y a de peinture que de ce « nulle part », se dit-on en prolongeant les lignes de l’auteur. Ce « nulle part » qui, ici, ouvre l’espace de Dieu, qui est le réel de son espace infini. Il n’en reste pas moins que la pulsion scopique, pourtant, insiste : où « cela » se passe-t-il puisqu’il s’agit d’une scène en principe sexuelle (Freud disait que l’intelligence, pour dire la pensée, naissait à l’occasion de cette question : d’où viennent les enfants) ? C’est en vérité que la pulsion en question se résout dans la pensée et comme pensée. Et ce serait en même temps l’essence de la peinture, s’il existe quelque chose comme une essence, on dira plutôt un geste, une poussée commune à toute l’humanité qui la porte vers l’invisible qui de part en part la constitue. À ce propos, Franck Guyon répugne au « fétiche », à tout ce qui, le mot comme la chose, pourrait revêtir cet usage. Or, proposera-t-on au contraire, sans la moindre polémique cependant, que le fétichisme est pourtant décisif pour la peinture comme pour la pensée, son absence ouvrant soit l’invisibilité pure confinant à l’effacement, donc au nihilisme, en particulier celui qui est a touché l’art, soit à la pornographie, le comble du nihilisme auquel on aura même soustrait le langage.

On pourrait suggérer que la scène de l’Annonciation peinte par Antonello de Messine marque un moment de bascule dans la peinture comme dans la pensée (on comprend à quel point chacune se trouve dès lors enchâssée dans l’autre) en ce que la finitude de l’existence, l’étroitesse charnelle, ou bien la seule chair se trouvent non seulement exposées au premier plan mais occupent exclusivement tout l’espace de la représentation. Alors, le mystère de l’Incarnation, de ce qui s’est passé dans la Visitation, et en quoi consiste l’Annonciation, c’est-à-dire l’effet produit par le Verbe (le langage) s’épaissit. À tel point que ce qui entoure la figuration charnelle, la couleur divine provenant du noir, comme le reflet de jour de sa nuit, Dieu donc, s’approfondit jusqu’à se retirer dans sa propre épaisseur.

Le langage, justement : il se tient au fond de l’affaire puisque c’est le Verbe qui, incompréhensiblement pour nous, se fait chair. Ici, sous nos yeux… Voici la peinture : nos yeux qui voient en ce qu’ils ne voient pas. La peinture ? Même les mots sont peints sur le livre lui-même peint que la Vierge quitte du regard un instant, comme distraite par une interlocution et déjà convaincue par ce qu’elle a lu et qui l’a pénétrée.

On ne sait pas ce que Marie regarde, ou qui elle regarde qui se trouve hors-champ. Gabriel, en effet, mais aussi elle croise le regard comme elle croise son corps avec la substance divine. C’est alors la peinture qui atteint la limite, si étroite, sur laquelle le Verbe se fait chair, la peinture qui porte dans cette situation, plus que jamais désormais, le poids de toute pensée, qu’elle soit étroitement théologique ou amplement philosophique. La peinture comme le regard de Marie portent vers « l’extériorité radicale », écrit Franck Guyon. Sans doute pour dire le Dieu, mais plus radicalement et logiquement l’Autre, qu’au demeurant dans l’existence personne ne voit. Car qui peut soutenir qu’il voit l’autre ? L’autre est pourtant présent dans sa représentation, lui qui est déjà, comme chacun, invisible à soi-même.

On en vient à cette évidence, qu’on lit, qu’il faut lire. Et qu’est-ce qu’un lecteur que l’on aperçoit ici ou ailleurs et dont on ignore ce qui le traverse, ce qui guide sa pensée, une lecture qui l’a pénétré, silencieusement, et qui en quelque sorte se fait chair en lui et qui lui donne une existence que nous ne voyons pas.

Le mystère est en effet celui du Verbe, du langage si l’on préfère. Dieu est langage. Et lorsqu’on décide, car il ne peut s’agir que de cela, de cette fragilité, qu’Il n’existe pas, alors il (Il) reste le langage, autrement dit encore Lui ! (Ce que Mallarmé par exemple savait). C’est un « événement » considérable qui a lieu en chaque mot, en chaque phrase que nous prononçons en silence ou à l’adresse d’autrui, ou que nous recevons dans la grâce de l’amour.

© André Hirt

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