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FONTAINES D.C., le rock, l’Irlande, la poésie. Partie I – La colère, le post-punk, le double standard

par | 21/04/2024 | Contemporaine, Discothèque, Musique, Musiques actuelles, Notes d'écoute

A l’occasion d’une potentielle prochaine sortie d’un quatrième album prévue pour 2024, j’ai senti la nécessité de revenir sur l’évolution à la fois récente et rapide d’un de mes groupes préférés (si ce n’est mon groupe préféré) : Fontaines DC. Beaucoup d’encre a coulé sur ce nouveau groupe irlandais, beaucoup de sottises et d’inepties aussi, qui m’ont encouragée à réaliser une sorte de rétrospective de leur discographie, de leur style musical, et surtout, de l’évolution de ce dernier dans le temps. Trois thèmes me semblent néanmoins récurrents : le rock, l’Irlande et la poésie. C’est dans cette veine que je vais essayer de présenter, je l’espère, au plus près de ce qu’ils sont, ce groupe dont j’admire à la fois la profondeur musicale et l’acuité poétique.

  1. Présentation

 

  1. Origines du groupe

Le groupe se rencontre au British and Irish Music Institute à Dublin en 2017. C’est autour de leur amour pour la poésie qu’une profonde collaboration naît entre Grian Chatten (chanteur guitariste), Carlos O’Connell (guitariste), Conor Curley (guitariste), Conor Deegan III (bassiste) et Tom Coll (batteur). D’ailleurs, ils commencent par publier deux recueils de poésie : le premier, Vroom, inspiré des auteurs de la Beat Generation (Jack Kerouac, Allen Ginsberg), et le second, Winding, inspiré des auteurs irlandais (Patrick Kavanagh, James Joyce, William Butler Yeats).

C’est cette connexion, comme on le verra plus tard, entre la poésie d’une part, et l’Irlande où ils se sont rencontrés d’autre part, qui fera le ciment de leur collaboration musicale. Si certains des membres sont originairement irlandais (c’est le cas de Conor Curley, de Conor Deegan III et de Tom Coll), Carlos O’Connell a quant à lui grandi à Madrid, et Grian Chatten est mi-irlandais et mi-anglais (du côté de sa mère). C’est pour autant de leur adolescence passée à traîner dans les quartiers dublinois qu’ils vont tirer l’inspiration et l’identité musicale de leur groupe. 

Le nom Fontaines D.C. semble avoir deux origines qui se recoupent très certainement. Wikipedia nous informe que le groupe aurait trouvé son nom d’après le personnage Johnny Fontane dans le roman Le Parrain (The Godfather) écrit par Mario Puzo et adapté dans une trilogie cinématographique par Francis Ford Coppola. Le nom ayant déjà été pris par un groupe de Los Angeles, ils ont dû adapter l’orthographe et ajouter « D.C. » pour « Dublin City ». Néanmoins, on trouve aussi à Dublin une fameuse pizzeria sur Parliament Street dans le quartier animé de Temple Bar, nommée « DiFontaine’s ». Cette pizzeria, connue pour accueillir les oiseaux de nuit et servir des bières jusque tard dans la nuit, aurait sans doute aussi été un hommage au personnage italien du Parrain et le repère des membres du groupe.

A partir de 2017, le groupe auto-produit quelques morceaux, dont le single Liberty Belle, puis continue en 2018 avec des singles tels que Boys in The Better Land ou Too Real. En mai 2018, ils se font remarquer aux Etats-Unis et on leur demande de jouer en live sur la fameuse chaîne de radio de musiques actuelles KEXP à Seattle. Ce live leur sert de tremplin, ils se font connaître un peu partout, surtout aux Etats-Unis, et finissent par signer avec le label indie rock Partisan Records (IDLES, Cigarette After Sex, The Black Angels…) en novembre 2018.

Le groupe sort son premier album, Dogrel, en avril 2019. Deux albums ont depuis suivi, A Hero’s Death en juillet 2020, et dernièrement Skinty Fia en avril 2022, toujours chez Partisan Records. L’album A Hero’s Death est un succès international et permet au label d’obtenir plusieurs reconnaissances telles qu’une nomination aux Grammy en 2021 pour le “Best Rock Album”, le prix du “Brit Award for International Group”, ainsi que le prix du meilleur album au Choice Music Prize de 2020. Skinty Fia a quant à lui été élu meilleure vente au Royaume-Uni et en Irlande en 2022 et remporte le “Brit Award for International Group” en 2023 en plus d’une nomination pour le meilleur album au Choice Music Prize en 2022. 

Grian Chatten s’est depuis lancé dans une carrière solo en parallèle de son projet de groupe avec Fontaines D.C. et a sorti un album, Chaos For The Fly, en 2023. Aucune animosité n’est à signaler au sein du groupe, Chatten estimait seulement qu’il avait des choses à exprimer sur cet album dans un style plus folk et souvent au piano ou guitare-voix uniquement, qui n’étaient pas en adéquation avec l’identité et l’orientation du groupe. Cet album (ou cette carrière solo) sera peut-être un jour l’objet d’un autre article.

  1. Identité musicale et inscription du groupe dans le paysage du rock britannique

Fontaines D.C. est un groupe souvent présenté comme un groupe de “post-punk” par la presse et autres médias de culture musicale. Pourtant on peut s’interroger sur cette classification qui semble davantage relever d’un effet de mode (tout semble “post-punk” aujourd’hui, il n’y a qu’à regarder les programmations « rock » des salles de concert françaises) que d’une réelle identité musicale.

Déjà, à l’écoute de l’ensemble de leur discographie, on ne peut nier une nette évolution du groupe qui va à l’encontre d’une classification figée : les sonorités du dernier album ne sont pas celles du deuxième, ni du premier. Placer le groupe dans une seule et même catégorie musicale semble donc assez injuste et plutôt arbitraire. On peut d’ailleurs nettement caractériser cette évolution par un ralentissement des tempos, un adoucissement de la voix, un retour à la mélodie dans le chant, à l’ajout ou à la priorité mise sur des instruments autres que les guitares électriques, à la fonction narrative des paroles et aux harmonies dans les instruments et dans la voix. Au fond, on passe du brouillon incandescent de la jeunesse à l’affirmation plus sérieusement mélancolique et plus mature de leur musique. Mais on reviendra là-dessus plus précisément.

On dira donc que Fontaines D.C. évolue très largement dans la catégorie floue du “rock” en explorant ses différentes variations. Cependant, c’est (il me semble) par les axes privilégiés de leur rapport à l’Irlande et de la voix poétique de leurs paroles qu’ils empruntent assez naturellement la pente d’un rock bien particulier, dont les modèles dans l’histoire de la musique sont rares et font exception. Des figures telles que Nick Cave, David Bowie, ou plus récemment dans le paysage français Feu! Chatterton, peuvent être évoquées ; mais la spécificité irlandaise du groupe les rend unique en leur genre. Loin du rock nationaliste (qui prendrait part au débat sur l’indépendance de la République d’Irlande à partir de 1921), on est davantage du côté d’un paysage urbain chanté, à la façon des troubadours ou du paysage-mental littéraire qui reflète un état d’âme du narrateur. Paysage ou état d’âme, Fontaines D.C. ne semble pas faire la distinction : l’Irlande, c’est eux, et ils l’aiment autant qu’ils détestent voir ce qu’elle est et devient. A la manière de la Germanie et du Rhin de Hölderlin, la terre et la langue coulent dans les veines du poète et comme nous le verrons, elles sont à la fois sa croix et son possible salut.

  1. L’héritage : le rock, l’Irlande, la mélancolie

Rentrons plus en détail dans la description musicale des albums :

  1. Dogrel (2019), l’enracinement dans la terre

C’est peut-être le plus “post-punk” des trois albums. On sent ici la fougue de la jeunesse : les guitares sont saturées, grattées de haut en bas et décrivent des boucles musicales simples et répétitives ; la voix monotone et criarde suit le rythme de la batterie, claire, emportée par le gros tambour. Pas de solos, peu de mélodies, on tape du pied, on lève le poing, les refrains sont entêtants parce que les paroles sont simples (cf. “Big”, “Sha Sha Sha”).

Du côté des couplets, on sent les influences poétiques de la Beat Generation : les mots sont placardés tels des affiches sans plus d’explication, l’évocation est simple et univoque, le style épuré, le sens de la narration laconique décrit l’absence du narrateur lui-même qui semble s’effacer derrière ce qu’il décrit et les scansions offrent la possibilité aux mots d’être évocateurs par eux-mêmes. Il semble alors qu’on retrouve une sorte de Mallarmé contemporain et irlandais, comme on peut le voir dans le titre “Roy’s Tune” : “It was the message I heard when the company said/ “There is no warning, there is no future”/ I like the way they treat me but I hate the way they use her” où le “her” se réfère à l’histoire irlandaise, voire à l’Irlande elle-même. Le “message” tel un slogan de campagne en exergue d’une vieille affiche mal collée sur les murs en brique de Dublin annonce probablement un licenciement face aux syndicats impuissants. Roy, le personnage de la chanson, semble accepter, défaitiste, son destin, mais pas celui qu’on inflige à son pays et qui est décrit comme inéluctable. On retrouve également ici la très grande influence littéraire de James Joyce sur le groupe, notamment grâce à ses Dubliners, où est décrit en détails pointilleux et maximalistes le quotidien des petites gens de la capitale. On est donc loin du militantisme politique des débuts de IDLES, mais plutôt dans la contemplation passive d’un état de fait, des ravages du capitalisme et du libéralisme sur les villes et les populations, leurs habitudes et leur quotidien. Même quand Fontaines parle de l’avenir des membres du groupe à la première personne (dans “Big”), c’est presque avec une pointe de sarcasme. Le narrateur semble nous dire “certes je serai grand et connu, mais dans une ville pourrie; j’ai des rêves de grandeur dans un pays qui ne les permet pas, je serai ainsi comme un roi assis sur un trône de merde” (cf. “Dublin in the rain is mine/ A pregnant city with a catholic mind/ Starch those sheets for the birdhouse jail/ All mescalined when the past is stale, pale (…)/ Slick little boy with a mind of Ritz/ Pulling that thread for the next big fix, this/ My childhood was small (…)/ But I’m gonna be big”). La chanson inaugurale de l’album annonce ainsi la couleur qui fait le thème central de la chanson “Lotts”, pile au milieu de l’album – sorte d’étendard thématique de Dogrel. On pourrait la résumer par : “pas de propagande, pas de prétention, des rêves de grandeur pour peu d’espoir, l’Irlande se casse la gueule et nous aussi avec elle, parce qu’au fond, l’Irlande c’est nous, et l’impuissance aussi; la seule assurance c’est celle de la décadence du lendemain” (cf. “Lilly for the beggar and poison for the clown (…)/ Sorry in the morning for the bastard I will be, oh/ Devil is the morning and a miser with a gun (…)/ Lotts on the corner, she ain’t never coming down”). 

Finalement, le seul espoir qu’a le groupe réside dans la jeunesse irlandaise, cette jeunesse dont on ne peut extirper la passion essentielle qui constitue les grands évènements (cf. “Too Real” : “None can pull the passion loose from youth’s ungrateful hands”. On retrouve ici les accents du philosophe Hegel (“Rien de grand dans le monde ne s’est accompli sans passion”, dans la Philosophie de l’histoire) qui, on le sait, est une des grandes références de James Joyce. Seulement, cet espoir ne peut être réalisé que si chacun laisse ses ambitions personnelles de côté (“None can revolution lead with selfish needs aside/ As I cried, I’m about to make a lotta money”). C’est sur cette note fataliste que le groupe entérine le paradoxe qui les suivra tout au long de leur carrière : un dépit et une amertume vis-à-vis de l’avenir irlandais et leur enracinement indéfectible à leur pays d’origine. Parce qu’ils vont être connus et vendre des disques ils seront partie prenante du système qu’ils dénoncent et ne seront donc pas, eux non plus, les leaders d’une nouvelle révolution. 

Au fond, si cet album est le plus “post-punk” de tous, c’est parce qu’il contient en son sein un désespoir propre à une génération sacrifiée qui le rapproche de groupes de punk et noise irlandais (The Pogues, Gilla Band) et des auteurs de la Beat Generation à propos des Etats-Unis pendant la Great Depression, ou encore de Joyce à propos de l’Irlande à la fin du XIXe siècle. Rien ne sert de s’appliquer, de composer des mélodies pour recomposer le chaos du quotidien : pour quelles oreilles ? pour quel avenir ? pour célébrer quoi ? En revanche, ce qui les distingue des groupes punks et post-punks, c’est cet attachement viscéral à leur terre d’origine, qui les nie autant qu’elle les a fait naître, qui leur a donné une langue dans laquelle ils peuvent exprimer la poésie de cette terre presque maudite, qui se dit et se redit dans son désespoir et ne peut pourtant pas s’en défaire (cf. “Liberty Belle” : “You know I love that violence (…)/ That violent “how do you do?”/ And the lie when his daddy fell asleep in the phone booth/ He’s just very very tired of having/ That same old boring conversation/ Just like me, just like you/ Man is on the nod yeah what you gonna do about it?/ Is it easy?/ Just to try it/ Is it the same old line?/ Well is it liberating?/ Just to be so fine?/ Happens all the time”).

Toutefois, la dernière chanson, “Dublin City Sky” semble renouer plus positivement avec cette forte identité irlandaise. On retrouve la mélodie des chants ouvriers ou des chants traditionnels sifflés sur les docks au début du XXème siècle, à la lisière entre le chant révolutionnaire et l’hymne national irlandais (cf. “Ireland’s Call”, ‘The Rocky Road To Dublin”, “Loch Lomond”…). C’est d’ailleurs sur cette dernière chanson que l’accent proprement irlandais de Grian Chatten, roulant les “-r” et frappant les consonnes se fait le plus entendre, à la manière d’une ultime revendication. Au fond, c’est l’amour profond pour leur pays qui rend les Fontaines D.C. mélancoliques à propos de sa décrépitude; c’est parce qu’ils l’aiment qu’ils chantent son déclin comme une dernière manière de le célébrer (“And it all makes sour/ To watch my lover wrap her arms around the flag of power/ Hurry now you will/ To know you is to love you and I love even still/ But we’ll never truly be/ We trip along disaster in the whirlwind of the free/ Altogether now”).

  1. A Hero’s Death (2020), l’affirmation

Moins de dix-huit mois après la sortie de leur premier album, les Fontaines sortent A Hero’s Death qui sonne comme une urgence. Urgence de publication, urgence dans les propos ; en tout cas ils ont de la matière à mettre en forme et des choses à dire. Cette urgence se teinte pourtant paradoxalement d’une volonté de retour au calme après la tempête, comme s’il s’agissait de remettre les pendules à l’heure après la tornade qu’a été Dogrel.

Contrairement au premier album qui était plutôt désincarné dans l’ensemble – notamment par la prise de distance de la voix narrative qui n’est ni un personnage, ni un « je » qui renvoie à une personne réelle –, on trouve dans cet album des échos plus subjectifs, des accents plus personnels et introspectifs. On se détourne des descriptions urbaines et on écoute le flâneur ; retour réflexif. Les paroles semblent s’adresser directement à nous et les titres de l’album déroulent une sorte de liste programmatique en vue d’un potentiel bonheur à atteindre, ou du moins, en vue d’un apaisement. Grian Chatten et Carlos O’Connell ont admis à la sortie de ce deuxième album qu’il était aussi une forme de réponse face aux émotions qui ont succédé au succès du premier album. Cette popularité rapide qu’ils n’avaient ni vue ni sentie arriver, les dates de concert, de festival, les interviews, les divers rendez-vous liés à la promotion du disque, le tournant que leur vie a pris ont fini par leur donner le tournis. Passée l’euphorie des premières louanges, c’est la dépression, le burnout et la sensation de se perdre qui gagnent les membres du groupe. Alors qu’avec Dogrel ils cherchaient un ancrage dans la ville qu’ils arpentent quotidiennement, ils finissent désarrimés et désorientés. Fini Dublin, retour sur soi, on se recentre.

Musicalement, on est effectivement loin de la rage désarticulée du premier album. Si les sons sont plus maîtrisés, les instruments sont aussi plus calmes, les harmonies davantage présentes, l’ambiance générale de l’album, bien que plus mélodique, est aussi plus triste, presque lugubre. Des sons saturés des rythmiques à la guitare électrique de Dogrel, A Hero’s Death fait la place belle à la guitare folk, plus douce, et aux claviers électroniques qui nous bercent et nous rendent enclins à l’écoute attentive des paroles. Les influences psychédéliques, comme chez les Brian Jonestown Massacre, Suicide, les Beach Boys ou encore la synth-pop des Beach House participent aussi à ce ralentissement général des tempos et permettent une ouverture à l’introspection. On se pose, on observe, on écoute. Avec A Hero’s Death, on s’écarte d’un coup net des salles de concert et des champs de bataille des festivals où les corps sont mis en avant (tant pour se frayer une place dans la foule que pour danser et se défouler sur la musique) pour pénétrer dans l’intimité d’une chambre à coucher, une chambre à soi (cf. Virginia Woolf) dans laquelle on peut s’ouvrir à ses émotions et les penser dans l’immobilité d’une petite pièce sécurisée, loin de la masse qui noie l’individu dans l’indistinct. C’est la musique de chambre jouée pour soi et pensée à l’époque des hikikomori, des sortes d’echo chambers rendues cette fois nécessaires ; c’est l’invitation à rejoindre une safe place où l’on est libres de présenter ses pensées les plus sombres et de s’encourager les uns les autres à contempler la solitude de l’individu au milieu d’un monde qui va trop vite et l’oublie.

Comment ne pas s’oublier tout en n’oubliant pas le monde ? C’est sans doute la question centrale de cet album. Comment s’affirmer quand on devient indistinct ? Ces questions existentielles font écho à la situation dans laquelle les Fontaines se trouvent à la sortie de A Hero’s Death.

Les deux morceaux les plus « énergiques » (« Televised Mind » et « Living in America ») renvoient à une expérience bien particulière de l’absurdité du monde. Dans un article pour Stereogum datant de la sortie de l’album, Chatten explique avoir voulu rendre l’atmosphère de l’ « impression d’orage » qui se prépare et de la sensation de précipitation et de bruit qui ont accompagné leur tournée, notamment aux Etats-Unis. La fausse et superficielle réussite individuelle prônée aux Etats-Unis (le fameux « american dream »), comme celle que l’on promettait aux émigrés irlandais et à qui l’on disait qu’il n’y a pas besoin d’être nés riches pour réussir sur cette terre (« You need not be/ Born wealthy/ If you care/ You’re the heir »), sonne comme une devise toujours d’actualité. « Living in America », d’autre part, est scandé comme un slogan commercial, une phrase toute-faite, un ready made comme solution à tous les problèmes. Au fond, ce que ces deux morceaux nous disent, c’est l’incapacité du monde actuel à formuler des réponses individuelles et sa tendance à tendre des vérités préfabriquées à des cohortes d’individus tous plus occupés les uns que les autres à suivre la cadence (« There are gulls in the sky/ They all mimic love’s cry/ And I wish I could die/ Me or them/ What ya call it, what ya call it, what ya… » dans « Televised Mind » où le ‘what ya call it’ (« comment on dit déjà ? ») témoigne de l’inattention des individus, leur incapacité à se concentrer sur une idée jusqu’à son terme et à la poursuivre, c’est une certaine culture de la distraction qui s’exprime alors dans des mots-béquilles qui parasitent le discours quotidien). Tout va vite, tout est fait pour aller vite, on est étourdis, abrutis. La vitesse c’est le remède moderne à la mélancolie, ou plutôt une sorte de pharmakon. Vitesse, progrès techniques et technologiques, biens de consommation, le tout en boucle pour éviter la résurgence d’un quelconque mal-être (« Suddenly my life’s gone easy/ Where I was I can’t tell/ Now I don’t even see them/ Now I don’t even see/ Happy’s living in a closed eye/ That’s where I like to be… » dans « Sunny »). On ferme les yeux et on avance. En écho à des propos qu’on retrouve chez des Günther Anders (L’Obsolescence de l’homme) ou des Paul Virilio (Vitesse et politique), A Hero’s Deathinterroge le caractère illusoire de ce remède qui enfonce l’individu dans une solitude toujours plus féroce et stérile.

Mais ce renfoncement du soi dans sa solitude ne contribue-t-il pas à renforcer notre incapacité à nous ouvrir à l’amour que peut nous offrir le monde (« I don’t belong to anyone/ I don’t wanna belong to anyone » dans « I Don’t Belong »)? La nouvelle nécessité de trouver des safe places répond à la grandissante suspicion que l’on éprouve aujourd’hui envers le collectif. C’est l’individualisme poussé à son paroxysme, conséquence directe du néo-libéralisme et sans doute aussi par faute du maintien (ou faute de propositions alléchantes ?) des synergies collectives. Parce qu’on se pense seuls, on finit nous-mêmes par ne plus remarquer personne. Dans « Love Is The Main Thing », la répétition de ce mantra entonné comme un processus d’auto-conviction, à force d’être martelé, finit par sonner faux, à la manière d’un énième slogan publicitaire ou d’un principe de développement personnel New Age. Dans l’interview pour Stereogum, Chatten ajoute : « Ce que je voulais faire musicalement avec ce morceau c’était construire un très haut plafond. On retrouve cette idée de son éthéré dans le tremolo de la guitare. C’est plutôt pompeux et ça donne une impression de stroboscope. Je voulais créer la sensation d’un chuchotement ou d’une voix usée au centre d’une grande cathédrale scintillante. Aussi, quand on enregistrait je me souviens que Dan a décrit le morceau comme une fête à laquelle on ne serait pas invité. Le mantra ‘il n’y a que l’amour qui importe’ est au coeur de cette fête – tu as envie d’en être, tu veux rejoindre toutes les personnes heureuses. Il a fait en sorte que la grosse caisse sonne comme quelque chose qui ressemblerait à [il imite quelqu’un qui frappe au mur du voisin] « Baissez d’un ton là-dedans ! » » (*la traduction est la mienne). On voudrait croire dans l’idée de l’amour, on veut y croire et y participer parce qu’on s’en sent injustement exclus, et à la fois la simplicité et la naïveté du message nous semblent aussi très superficielles, presque risibles. L’album illustre ce paradoxe et ce cercle vicieux. Au fond, on ne sait pas très bien comment faire ni comment s’en sortir, mais on peut imaginer la musique comme un moyen servant à exorciser ces pensées envahissantes.

A Hero’s Death se déploie donc sous le sceau de ce double standard : d’un côté l’affirmation d’une tournure plus introspective, centrée sur l’individu, et à la fois le cri désespéré, presque enragé du refus d’un complet repli sur soi ; comme si les idéaux du premier album n’étaient pas encore tout à fait morts et enterrés. Sur cette note finale, le mantra phare ‘life ain’t always empty’ répété de façon frénétique dans le morceau « A Hero’s Death » apparaît comme une lueur d’espoir au bout du tunnel, et annonce, sans doute, la poursuite d’une carrière encore jeune d’expériences. A propos du titre « No » qui clôture l’album, Grian Chatten dit d’ailleurs dans l’interview pour Stereogum : « Je pense que « No » est une chanson écrite au pied d’une montagne et elle se termine sur la décision d’essayer de la grimper » (*la traduction est la mienne). De quoi ne pas perdre espoir !

© Agathe Frémont

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