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Er me prive encore

par | 8/01/2026 | Bibliothèque, Editoriaux et chroniques, Philosophie

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Dans sa Théo-Cosmogonie, Hésiode raconte que Thanatos (la mort, le trépas) serait frère d’Hypnos (le sommeil) mais que Nuit enfanta aussi Moros « l’odieuse mort » (la Mort violente, elle). Trespas désigne un passage, un détroit, un espace de temps. C’est aussi un coulant de ceinture. Le trés– est souvenir étymologique de trans-, une traversée.

Que Thanatos soit frère d’Hypnos, rien d’étonnant, le signe en est les yeux clos, les yeux qui se ferment peu à peu et comme un rideau sur la lumière du jour, nous offrent à la nuit dans toute sa noirceur, comme en un passage progressif, de laquelle nous ne sortirons plus. Tout n’est ainsi que passage nycthémérique à ne jamais savoir quand l’un cesse pour que l’autre soit. Ainsi ce glissement progressif qui nous conduit patiemment vers le rien. De là aussi tous les euphémismes, les métaphores, etc. sur la mort comme grand sommeil, etc.

Quelques siècles plus tard, un mythe vient raviver le questionnement, refusant hélas ! de lui offrir l’issue qu’il mérite, comme si la fonction du mythe était de cacher tout en montrant, de laisser en suspens, toujours in-quiet sans repos possible, comme un chemin sans fin qu’il nous faut simplement cheminer sans but.

« Au sujet des enfants qui sont morts en naissant, ou qui n’ont vécu que peu de temps, Er donnait force détails qui ne valent pas la peine qu’on les rapporte », ainsi est-il dit dans le récit du mythe fameux. Mais pourquoi ? quand l’essentiel serait bien là, quand l’inexplicable révolte ! Er pourrait-il nous apaiser ? Quelle déception d’entendre Platon nous « lâcher », nous abandonner au moment crucial pour poursuivre le récit, du coup sans grand intérêt, de son mythe plus ou moins délirant mais qui justifiera à lui seul – et c’est bien là son but – l’existence d’arrière-mondes, de mépriser le corps, la matière, la terre et sa résistance – car la matière résiste –, au profit d’un Intelligible inaccessible bien sûr, seule caution de son existence : de ce dont on ne peut parler, mieux vaudrait le taire, mais lui ne glosera que sur cela, certain de ne jamais être démenti ; force de la croyance, de toute croyance, toute puissante, puisqu’insensible à quelque raison que ce soit, à quelque démonstration, credo quia absurdum, parole géniale de ce docteur Angélique que Bataille saura si bien parodier en écrivant la Somme athéologique, sous ce même nom de plume.

Mais qu’a bien pu dire Er ? si on se mettait à son écoute plutôt que de le traiter avec un infini mépris, en faisant silence, en refusant toute échappatoire, par peur d’être confronté à l’essentiel, à ce qui ne peut se dire puisque le rien est rien et qu’on ne peut ni le penser, ni l’énoncer, si l’on en croit notre père à tous qui nous ouvrit la voie, et dont on a clos la voix parce que son propos était insupportable à nos oreilles. Lui qui dans son Poème, ne parle jamais d’Eïnai(Être) avec une majuscule, mais d’ôn, d’étant, bref du fait qu’il y a et qu’il suffit d’ouvrir les yeux pour comprendre qu’il y a qu’il y a – ce que les philosophes patentés oseront dire avec une superbe (dans sa polysémie) initiale (dans sa polysémie aussi) que L’Être est. Un enfant l’aurait compris, c’est bien là le problème. Sans l’abscons que serait la philosophie ? un enfant qui joue au trictrac, vérité de l’enfant ! cela est inaudible (il faut cesser d’être un enfant, on naît enfant avant que d’être homme !, etc. ; les propos de l’enfant ne sont pas qu’enfantins, mais infantiles !).

Parce que l’enfant sait d’emblée la vérité du vivre, c’est-à-dire de la mort, et que cela ne lui pose aucun problème. L’enfant ou l’innocence pure, en deçà du savoir normé et de l’ignorance – avant que les adultes ne lui inculquent ce qu’il doit dire et savoir et penser pour devenir cet hypocritès-tragédien le visage couvert d’un masque à trois trous qui cessera alors d’être enfant pour devenir une vraiepersonne !!!

L’enfant joue pour jouer, non pour gagner, construit sur du sable des châteaux de sable qu’il détruit lui-même avant que la marée ne s’en charge, les reconstruit et sait intuitivement que tout jeu est sans enjeu si ce n’est de jouer ; aucun risque de perdre ou de gagner, puisqu’il n’y a rien à gagner ou à perdre, puisqu’il n’y a qu’à jouer, le temps du jeu c’est-à-dire de l’existence. « La vie n’a de sens qu’à la condition que j’en manque : que je sois fou, comprenne qui peut, comprenne qui meurt. » Que la vie soit un jeu sans enjeu, si ce n’est que le seul enjeu est de vivre, puisque le vent se lève et qu’il faut encore tenter cela. Et ce jeusi joyeux est dans sa polysémie, ensemble de données dont aucune n’a plus d’importance qu’une autre, espace d’indétermination, de flottement, espace radial entre des roulements et si le jeu s’accroît, le roulement casse, ainsi la mort au rendez-vous du jeu.

En ce temps-là, chez Elle il y eut du jeu ! Tragique, comme l’existence même, Elle mourut – Celle dont ne me parlera jamais Er, Elle, qui hante encore, si longtemps après, ceux censés la protéger – gardiens de la vie fragile, c’est-à-dire des parents, lui garantir la possibilité de jouer encore un peu – d’un frottement inhabituel qui finit par briser le roulement, d’un jeu un peu trop silencieux pour alerter l’entourage qui aurait pu, si… mais non amor fati à répéter à satiété jusqu’à ce que plus rien ne nous interdise de désespérer. Le vent pour Elle tomba brutalement (Moros). Il n’y eut pas de temps de traversée. Pas de tré-pas. Cette violence qu’a comprise Eschyle lorsqu’il cessa d’utiliser Moros comme un destin auquel ne peut échapper quiconque, pour en faire la mort « subite » ! Plus de vingt siècles après, une après-midi d’automne, la vérité d’Eschyle était présente sans que nous le sachions, nous rappelant que ce qui commence sans prévenir peut s’arrêter ainsi. Voilà pourquoi on parle du commencement plutôt que du début pour l’apparition de la vie. Et pour cette mort-ci, pas de préparation (tré-pas), pas de traversée, d’Achéron point, pas de Charron, pas de barque, pas le temps des oboles sous la langue, juste le souffle qu’on tente d’insuffler en vain, en vain et qui ne ramènera pas de systole. Diastole éternelle. Impuissance devant l’imprévisible, reste le courage d’acquiescer sans colère. La nuit ne s’achèvera pas et la paupière restera lourde. Qu’en est-il de l’œil caché ? je ne sais, je ne saurais pas, Er me prive encore. Mais après tout il faut savoir peut-être rester sur sa faim, sur sa fin !

© Jacques Neyme

Image : © André Hirt

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