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De la contradiction

par | 10/11/2025 | Editoriaux et chroniques, Philosophie

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

De la contradiction, brute, sans dépassement synthétique. La synthèse est fuite en avant, lissage, complexité effacée, bref le contraire de la vie. Le nom qui dit la vie (bíos) dit aussi ce qui la fait disparaître, l’arc (biós) avec un changement d’accent tonique seulement. Comme haut et profond, hôte et étranger, comme ce que nous sommes le même et son contraire, identité fluctuante fragile, glissement progressif en tous sens à chaque moment du vivre comme pour s’enjouer de ces tours et détours. De la route qui monte à celle qui descend, la même, au coincidentia oppositorum d’un de Cusa, c’est la contradiction qui règne, hautaine peut-être terrifiante car elle ne nous laisse jamais sereins et que nombreux furent ceux à tenter de la faire disparaître pour s’éviter de penser la complexité de s’y confronter, front contre front et de l’aimer sans la réduire.

Face à toute la pensée idéaliste de tous ces « amis du ciel » qui considéra dès l’origine que l’imparfait était une dégradation du parfait, l’impur du pur, etc., mettant l’un et l’autre à l’origine, en principe, et méprisant ainsi la matérialité – rappelons-nous le soma-sèma, le corps tombeau du philosophe et la nécessité d’« apprendre à mourir » pour s’en libérer –, ne peut-on penser à l’inverse en « amis de la terre » que le premier n’est pas celui que l’on croit et que perfection, pureté ne sont qu’inventions, religieuses ou pas, – les Cathares n’ont jamais disparu – nées d’une passion pour des arrière-mondes et pour ne pas assumer notre contact à la matière, condition même de l’existence. Ajouter un adjectif à la vie, « spirituelle », par exemple, a-t-il encore du sens ? La vie n’est que la vie et se suffit à elle-même sans qualificatif quel qu’il soit ; le seul enjeu n’est-il pas de la vivre et de sentir en soi qu’elle nous traverse avec sa force joyeuse, même dans la souffrance. Et c’est ainsi que l’impureté n’est pas une dégradation du pur. Aucune dégradation ; seulement du réel qui colle à la peau. Même Descartes le disait avec humour (faut-il encore accepter de l’entendre et ne pas chercher à le réduire à ce qu’on voudrait qu’il soit) que l’âme n’est pas enfermée dans le corps comme un pilote dans un navire : c’est le navire qui tangue tout entier et c’est moi. Je suis le navire. Je suis la vérité et la vie disait un vrai non-croyant, hélas ! détourné de son sens par les marchands de bonheur bon marché, les contempteurs de la vie, pour sauver à tout prix non pas les phénomènes comme auraient dit nos anciens, mais sauver leurs illusions, leurs espérances pour fuir l’inexorable pourtant présent partout et là où ne l’attendons pas. Merveilleux conte iranien de cet homme arrivant au marché et repérant la mort et sa faux qui fuit à Samarcande, au loin, pour l’éviter ; et là, rasséréné, achetant ses fruits, il sent une main posée sur son épaule, se retourne effrayé, et la mort lui dit : « mais c’est là que je t’attendais ».

Parce qu’il nous faut mourir, même le bon roi Dagobert (Quand Dagobert mourut/Le Diable aussitôt accourut. / Le grand Saint-Éloi lui dit :/ « O mon Roi, Satan va passer/Faut vous confesser »/ « Hélas !, lui dit le roi, /Ne pourrais-tu mourir pour moi ? ») c’est le signe de cette impureté originelle, c’est-à-dire de ce seing que nous portons en nous, fils de la terre, voué à disparaître. Rien à voir avec la pureté et les fantasmes qui l’entourent. Ce qui n’empêche cependant pas que le virginal est coextensif à l’impur comme le verso de la pièce au recto. Voilà pourquoi Pascal s’est amusé de nous avec son fameux « pari » car sa pièce jetée en l’air en attente de tomber ne peut exister puisque la face est le contraire du pile. Sauf à penser que sur chaque face le même texte est écrit : art de l’illusionniste ; ou alors qu’identique est de dire tu mourras ou tu vivras. Aragon n’a-t-il pas célébré cela dans l’Affiche rouge quand il déclare « qu’ils étaient amoureux de vivre à en mourir » ?

Ainsi de l’impureté au virginal il n’y a qu’un pas, l’un n’allant pas sans l’autre. Le virginal n’a rien à voir avec le pur. L’antiquité l’a dit sans cesse avant sa récupération et sa déviance perverse. La prêtresse d’Apollon à Delphes pour prophétiser, nue sur un socle en métal, les cuisses ouvertes baignées des fumerolles qui jaillissaient du sol était ensemencée de la parole d’Apollon par sa bouche verticale et pouvait ainsi, enceinte du dieu, en-thou-siaste dire, par son autre bouche, glossolalie, c’est-à-dire faire signe. Elle devait être vierge pour atteindre à ce privilège de l’enfantement de la parole et pour ce, marcher dans un pédiluve pour le prouver ! Pas étonnant qu’un fils d’un dieu fût enfanté par l’oreille quelques années plus tard, tradition oblige, et naisse ainsi : ne pas s’étonner alors qu’il soit nommé « le Verbe » !, comment pourrait-il en être autrement ?

Ainsi si l’on échappe aux délires pervers et obscènes des saint Paul et de tous les sbires à sa suite, la virginité n’est nullement physiologique, est d’un tout autre ordre ; rien à voir avec la pureté, puisque le « Verbe » est incarné, et c’est bien de la chair, de matière. Elle est cette disponibilité ultime, rare, nécessaire pour que la vie s’installe en un ventre, se manifeste ainsi dans sa mise au monde, pour que l’inespéré prenne corps, ce qui dépasse toute imagination. Je suis la servante de la vie, dit la femme fécondée. Mais le virginal ne concerne pas seulement le corps de la femme. Tout corps, toute matière le sont par essence. Une surface vierge n’est pas pure mais elle est sans marquage de l’autre, sans altération définitive, ouverte à tout changement. Le non-vierge c’est le définitivement altéré voire l’inaltérable. Mais comment échapper à l’altération étant dans le temps, lui-même substance du changement dont l’altération en est une catégorie. Altération n’est pas altérité, on reste le même tout en étant autre sans pour autant devenir un autre ; altération n’est pas non plus aliénation car on deviendrait tout autre. Sur les murs vierges des grottes les traces et les palimpsestes furent ces marques d’un passage, d’ombres légères aurait dit Montaigne, traces que la vie vivait, traces que le temps faisait son œuvre. Et si à Chauvet la dernière figure, mais est-ce une figure ?, est celle d’un bassin de femme enroulé lascivement sur une sorte de pilier, à l’ancrage pubien très velu, rehaussé au charbon de bois, d’où jaillit dans sa blancheur la fente, celle d’où tout sortira, rien d’étonnant alors. Il faudrait être seul pour pouvoir appliquer ses lèvres à ces lèvres et dans un baiser profond sentir peut-être le sang coulé, sang d’une vigne, et quand vous y boirez, faites-le en mémoire de moi, « car ceci est… » Eucharistie pariétale.

Ainsi le souvenir de Madame Edwarda, putain couchée sur le zinc d’un bar interlope, les cuisses ouvertes, offrant ses « guenilles » dit Bataille à la vue de celui qui sera initié, comme un souvenir lointain de Baubo pour distraire Déméter de sa peine, la faire rire, la ramener à la joie d’exister ; et l’auteur nous laisse en cette vision l’offrande du dieu, puisqu’elle dit qu’elle l’est, qu’il est là entre ses jambes, s’exhibant : buvez aussi en mémoire de moi, buvez à la source, au jaillissement virginal de la vie, car ce sang est mon corps. Même les putains (je ne parle pas d’esclaves sexuelles, évidemment) sont vierges, laisse entendre l’auteur, sinon elles n’auraient rien à offrir. Offrande, oblation de la vie, de ce miracle de l’être encore jusqu’au moment où nous ne boirons plus mais en gravissant la chute serons devenus la source.

Vivre c’est épouser la contradiction, c’est-à-dire acquiescer à l’imprévisible, à l’infiniment surprenant à ce qui défie toute rationalité, l’inespéré. Vivre c’est célébrer la virginité du monde dans son impureté radicale et s’en désaltérer. Eau lustrale que ce baptême de mise au monde où il nous sera donné de tout aimer, sans rien renier, sans limite, comme cette forme de dépense ultime, gratuite et cérémonielle, dilapidation, dépense en pure perte dont parlait Bataille, orgasme cosmique de la vie jaillissante qui se perd à l’infinie des infinis des galaxies d’un univers sans fin, sans but et sans finalité si ce n’est l’explosion gratuite de la puissance du vivre jusque dans le moindre ciron. N’est-ce pas ainsi dans les premiers livres dits « saints », que naît la voie lactée, de la masturbation d’Adam-Kadmos, pas encore séparé de sa compagne enchâssée encore en lui, libérant sa semence, dans un jaillissement de blancheur immaculée, ensemençant la nuit la plus noire de myriades d’étoiles, constellations qui seront à l’univers la source pour nous faire advenir. Nés de cette semence initiale, nous nous refondrons un jour en elle, la rejoindrons, redeviendrons des fragments d’étoiles. Et lorsque pour ceux qui connaissant hélas la souffrance de l’agonie, de ce combat (agonon) contre l’essoufflement, l’apaisement se fait, on sent alors, — pour celui qui accompagne, mais que faire d’autres —, comme un dernier acquiescement stellaire, telle une étoile filante déviante de son cours naturel et qui rejoindrait sa source, les yeux se closant pour se protéger de la lumière du jour et pour que la nuit trouve sa place, le souffle éteint et le corps qui dit oui, joyeux de ce qui est, murmurant dans un silence absolu que nul ne pourra jamais entendre puisque les mots de mort n’existent dans aucun dictionnaire : amor fati.

© Jacques Neyme

Image : Démocrite et Héraclite, Giuseppe Maria Crespi, Toulouse, Musée des Augustins, Domaine public.

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