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Clément Willer, Quelque chose de rouge dans la nuit, éd Abrüpt, 2025.

par | 4/03/2026 | Bibliothèque, Littérature, Notes de lecture, Philosophie

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Il est des livres qui nous arrivent comme nous vient une pensée, à la fois inattendue et brûlante d’évidence. Ils sont également de ceux qu’on lit facilement, si aisément que notre ignorance se confond avec leur savoir.

J’ai en effet si peu lu Duras, je l’ai lue un peu, à présent, autant que me l’a permis l’ouvrage en question, mais j’y ai reconnu tant d’autres livres, une appartenance en somme, le « communisme littéraire » dont parlait Maurice Blanchot en queue de liste, après tant d’autres auteurs (Bataille) que l’on continue à lire avec passion dans le désert actuel des livres et de l’édition.

Clément Willer et les éditions Abrüpt (dont il faut consulter la nature, les raisons et les objectifs par tous les moyens informatiques) autorisent cela, ce « communisme sauvage », attribué à Duras, dans lequel on se reconnaît pleinement, d’emblée, par affinité. L’auteur et les éditions Abrüpt autorisent…, c’est-à-dire qu’ils réactivent l’origine de ce communisme qui n’a rien à voir – en dehors du nom capté par les catastrophes qu’on ne devrait tout de même plus ignorer, ce qui, malheureusement n’est toujours pas le cas – avec ce qu’on entend couramment par là, qui sans se l’approprier le désapproprient surtout de la captation facile, toujours à l’affût, de toute direction ou dogmatisme politique (ce mot de « politique » est au demeurant, comme un symptôme l’un des moins prononcés ou affichés du livre).

En revanche, il s’agit de « donner sa chance à un « communisme sauvage », ainsi que l’écrit Duras dans Abahn Sabana David, dans la droite filiation, toujours très vivante, saisonnière, printanière presque toujours, qui permet son nouage avec le romantisme allemand, cette « singulière flamme de vie » comme la qualifie Novalis. Certes, dans « sauvage » on bute sur une opacité. Mais l’écriture, l’érotisme, l’amour, le sacré sont cela, l’immaîtrisable de Bataille et de Laure, une chose si étrange qu’il ne peut qu’être découvert, inventé et « non construit », ainsi que la citation de l’ouvrage le rappelle en 4Ième de couverture sur le fond de cette blancheur : « un communisme sauvage qu’il s’agirait d’abord de ne pas construire ».

Le livre de Clément Willer est passionnant de bout en bout. Comme il se doit ou se devrait être, même universitairement, il est écrit à hauteur de son sujet. Comme ce dernier, le « communisme » passionné de Duras, il refuse toute grandiloquence, d’abord en se soustrayant à l’objectivation ou, si l’on préfère, à la réification. Il se nomme en ne se nommant justement pas, il existe en n’existant pas, il est pourtant réel, il arrive, nous vient sans que nous y prêtions suffisamment attention. Le « communisme sauvage », « quelque chose de rouge dans la nuit » (une expression si proche de l’écriture de Georges Bataille), est un style, une manière de phraser, à tous égards une élégance d’être, de porter son attention cette fois-ci à une voix (et la toute fin, si personnelle de l’ouvrage, en fait l’affaire centrale, cette voix qu’on entend, qui se met à résonner en vous alors que vous ne vous y attendiez pas, une voix qui n’est pas pieuse, qui n’interdit pas, ni n’exige quelque impératif catégorique, non : une voix qui dit « écoute si tu veux », « suis-moi si tu veux »…).

Clément Willer suit en quelques chapitres des œuvres majeures, pour lui en tout cas, de Duras en y percevant cette continuité de la préoccupation communiste. Le propos est constamment instruit, historiquement déterminé et objectivement présenté. L’ouvrage est joyeux parce que son thème, d’abord discret, puis avoué en des moments importants, est la joie. Certainement pas celle, naïve, moqueuse, dégradante, non celle qu’on se surprend en soi, qu’on sent nous traverser dans les expériences de l’amour, de l’amitié, des rencontres, ici ou là, en telle ou telle occasion (on sera plus réservé sur les « grèves » dans lesquelles on a dû immanquablement fréquenter la bêtise et les méchancetés de tous ordres ; et puis, mais est-ce vraiment dit dans ces pages, le communisme ainsi pensé si subtilement supporte-t-il ce moment, lorsque le groupe, la masse, la foule se mettent en branle ? – inversement il y des communautés dont les personnes et les participants se reconnaissent sans pour autant se connaître, par les livres, les regards simplement, ou l’émotion avouée, l’aide individuée, le soutien, la chance).

Car s’il est vrai – et Clément Willer le montre, voire le démontre dans des pages très rigoureuses – que le communisme réel, et non celui qui s’est effectué, ne s’achève en rien, ni ne se clôt, parce qu’il est origine réitérée et réitérable (Blanchot est cité à cet égard : « tous les traits qui ont d’apparence marqué ce qu’on a appelé l’échec […] furent, au contraire, le signe de l’accomplissement. »), pour autant est-il destiné à rater et par conséquent à être livré aux oubliettes non seulement de l’Histoire qui vient mais de la pensée en train de se déplier ? Qu’est-ce que rater, à vrai dire ? On connaît le mot fameux de Beckett qui demande à ce qu’on rate « encore mieux ». Soit. Mais ce n’est pas en soi d’un éloge du ratage qu’il s’agit dans le communisme. Il mérite bien mieux. Il veut dire qu’on n’en fait pas un produit fini, politique surtout, et pas même une pensée. Car que vaut une pensée finie, c’est-à-dire achevée, qui est le contraire de la finitude dont le dépliage est infini ? Le communisme se trouve ainsi au-delà de l’image, c’est-à-dire dans l’imagination elle-même, de celle qui s’infinitise dans les œuvres d’art et qui nous traverse avec les livres. Blanchot encore, cité ici avec force, croit-on sentir : « l’échec et la réussite sont en étroite réciprocité ». Ainsi, dans la rencontre de quelqu’un ou dans l’interpellation par une voix saturée de sens (et non de quelque signification, toujours fermée et impérative), c’est l’imagination qui s’ouvre, comme une dimension transcendantale, autrement dit elle permet par ses possibles d’entrevoir tout un monde, ce qui, entre autres, justifie ce mot de communisme en le plaçant dans une dimension qui est absolument la sienne. Ce monde qui apparaît avec ses êtres, ses paysages, sa musique, ouvre et montre un communisme qu’on dira nu, vierge, non programmatique, « sauvage » donc, en effet.

Le communisme est cette phrase à écrire, mieux : le poème du poème que chaque existence est et qu’elle ignore être. Le dévoiler, se le dévoiler à soi-même est déjà le communisme, l’effacement de la volonté comme égocratie. Le livre de Clément Willer érige ses barricades, celles de Blanqui, contre ces prétentions. Au contraire, il vient de glisser, de tresser, vers son lecteur le fil qui trame à sa manière le communisme.

© André Hirt

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