Chant du coq sauvage, MONOLOGUE• revue de langue et de littérature, éd. monologue et les autres auteurs, 2025.
Giacomo Leopardi
Mathieu Bénézet
Jean-Paul Héraud
Fabienne Courtade
Guillaume Artous-Bouvet
Claro
Isabelle Garron
Dominique Quélen
Jean-Paul Michel
Maya Vitalia
Frank Smith
Bernard Chambaz
Céline Willame
Xavier Maurel
Gilles Jallet
En lisant, puis en contemplant les reproductions d’œuvres picturales qui y sont reproduites, en reparcourant ensuite l’ensemble de cette très belle et vénérable revue (pensez, le premier numéro date de 1987 !), dont le titre, Monologue, reprend celui du texte majeur de Novalis, tout en songeant à Mathieu Bénézet, à sa présence radiophonique pour nous dans ces années 80, son amitié d’alors avec Philippe Lacoue-Labarthe et leurs réalisations comme leurs projets de revue à eux, enfin en étant saisi d’émotions à ces pensées croisées, tressées et à présent démêlées par le temps, on ne peut pas ne pas s’arrêter sur ces mots de Claro, l’un des participants à ce numéro, le 4°, est-il noté, d’une série de volumes collectifs imaginés par Monologue, s’agissant donc de Mathieu Bénézet lui-même :
« Bénézet est, à n’en pas douter, un homme en destruction, et j’aimerais qu’on entende, sous ce mot un peu trop fastueux de destruction, celui, plus technique, d’ instruction. Instruire son procès, le procès de la langue, du roman, de la poésie, de l’amour, de l’enfance, des morts, s’instruire de ce qui nous manque, a été détruit, doit être détruit ».
Il est impossible, au préalable inconcevable, de s’arrêter sur chaque texte et image, qui mériterait qu’on y concentre toute son attention de même qu’il conviendrait de s’attacher aux manières secrètes et avouées grâce auxquelles ils communiquent entre eux, on s’arrêtera ici juste sur ces mots, puisque ce numéro est dédié à Mathieu Bénézet, en laissant au lecteur découvrir les poètes, écrivains et artistes qui instruisent, eux, encore une fois cette très belle revue.
Beaucoup de choses y sont dites, non seulement sur la personne de Mathieu Bénézet, qu’on n’a pas eu le bonheur ni l’honneur de connaître personnellement, également sur ce qui cause le fait et la réalité comme la stupéfaction et l’incompréhensibilité d’écrire.
L’incompréhensibilité, justement. « Un homme en destruction », est-il noté en soulignant ces mots, on songe aussitôt à Fitzgerald, à son texte intitulé La Fêlure, à son commentaire par Deleuze (« Toute vie est bien entendu une entreprise de destruction »). Soit ! S’il s’agit bien de cela, du moins a-t-on cru comprendre à propos de Mathieu Bénézet, va-t-on ce faisant pour autant au fond des choses et de l’affaire et de l’existence et de celle de la réalité d’écrire, de peindre et de composer ?
Il est des êtres, et l’on superpose ici à ces mots de Claro, l’image de Mathieu Bénézet qui y apparaît, que l’on croit deviner et celle d’autres personnes qu’en revanche on a fréquentés et qu’on croise encore parfois, il est des êtres, donc, dont émane une lumière, éblouissante, aveuglante, non de blancheur, mais de noirceur, plus noire que le noir, une autre lumière à l’évidence qui fend l’obscurité, qui la traverse et vient vers nous, qui nous transperce par sa présence. Ainsi s’imagerait le souvenir condensé de tels êtres et, en l’occurrence de Mathieu Bénézet.

Il est question, d’abord, de l’existence, en vérité. Au dos du volume, en servant de 4° de couverture, on peut lire ceci, de Mathieu Bénézet : « Je vous demande pardon de m’être existé ». Et de quoi s’agit-il ? De ceci, que la cause en est perdue, évanouie, comme siphonnée par le temps qui n’est jamais d’avancée mais de recul, ou qui ne vient que pour trouver l’élan de se retirer. Exister, ce n’est rien d’autre qu’être causé. Par quoi ? On n’en sait rien. C’est au demeurant une bonne raison de demander pardon. On est, dit le philosophe, « jeté », on dira pour notre part posé, déposé, comme venu d’ailleurs (on songe un instant à Mélisande), exposé, de fait. Le lien avec toute cause est dans ces conditions immémorialement rompu, ce qui ne manque pas d’intriguer en ce qu’il y a bien eu quelque lien (sans raison en termes biologique, génétique, bien sûr, mais en deçà, une image s’est formée et a même glissé en dehors de son improvisation de départ ou d’origine). Avoir un corps, et une existence est d’abord la venue et la présence d’un corps, c’est être exposé. Et dans ces mots de Mathieu Bénézet lui-même, on ressent la conscience de cette exposition, bien malgré soi, malgré lui qui ne provient pas de lui ni de soi (les incongruités des philosophies de la liberté, dirait à cet égard Heidegger).
De même, Mathieu Bénézet redouble l’exposition, l’existence comme exposition. L’être exposé qui est le sien s’est ainsi lui-même exposé, échappé, abandonné en quelque sorte. (Gilles Jallet le sait bien, il note dans sa correspondance très philosophique avec Mathieu Bénézet : « Sans doute avons-nous à expier la faute de naître qui nous sépare de tout, mais apprenons à ne plus réfléchir. Ce qu’est la pensée, nous l’éprouvons dans toute la détresse du cœur. Exposés, nous le fûmes autant que tout autre, mais aujourd’hui, “les fleurs” nous ressemblent et nous leur ressemblons »).
On se demandera légitimement pourquoi et d’abord en quoi nous sommes ainsi exposés. Être exposé est en même temps être diversement affecté, parfois, agressé, brisé, fendu, brûlé, torturé… L’existence recouvre tout l’empan imaginable des sensations. Je n’existe que si je suis affecté. Et parfois, c’est insupportable. Par élégance, naturelle, on en vient à s’excuser, dirait peut-être Mathieu Bénézet. Exister, être par conséquent traversé par d’innombrables affections, c’est aussi, et déjà ne plus du tout être soi-même, là où la conscience nous vient que nous ne l’avons jamais été.
Toutefois, ce qui est étonnant, il est vrai qu’un penchant très naturel nous y porte, on ne résiste pas à estimer que l’essence de ce que nous sommes, notre « être » si l’on veut, et qu’on le pense comme on voudra, comme substance ou forme, ou comme « wesen » (un être agissant, mouvant), on pense donc que cet être ou cette essence se retirent, qu’ils ne sont qu’à se retirer. Mathieu Bénézet lui-même s’y accorde dans sa correspondance avec Gilles Jallet lorsqu’il note ceci, à propos du sentiment puissant de la perte : « Cher Gilles (…), je ne puis m’y résoudre, je crois, avec Heidegger, que l’être est en retrait (il parle aussi, il me semble, d’un oubli de l’être progressif) – je pense donc que nous pouvons envisager l’horizon. (…). Car je crois que la question réside en ceci : il n’y a pas assez de lumière dans la langue, c’est encore trop une forêt ; nous devons nous y installer, débroussailler de nos mains (…) [il s’agit d’un commentaire de Heinrich von Kleist, lui-même s’inclinant devant l’esprit de « celui qui vient », « à un millénaire de distance », une phrase que Heidegger cite dans son entretien avec le journal Der Spiegel] C’est comme cela que j’interprète la phrase de Kleist, ou plutôt : L’homme ayant définitivement oublié l’être, la langue verrait venir en sa direction, face à elle, à sa rencontre, l’être. Telle serait la fin de l’homme qui s’accompagnerait de la “mise en avant”, pour citer Rimbaud, de la poésie ». Partant, être exposé place l’existence à la pointe de l’être, comme sa flèche, et aucunement en retrait. C’est ce que Heidegger, déjà, avait fait comprendre en affirmant que l’essence (l’être) de l’existence réside dans l’existence…
Et nous y voilà, nous retrouvons le propos de Claro qui aura touché si juste : la langue à venir est ce poème, ou cette image, ou cette composition, mais peinture comme musique supposent une parole, la parole de la parole. Il faut donc « instruire », comme on instruit des cas, savoir où on en est, ce que les poètes doivent savoir sinon ils ne peuvent être poètes. Et pourquoi infléchiraient-ils donc seulement, au moins, la langue ? Seulement par habitude, imitation ? Ou alors par nécessité, parce que la situation présente d’être au monde, d’y être exposé, l’a imposé et que cela a été courageusement pensé ? Mais alors, devant le poème qui vient dans le poème, l’exposition et l’existence se trouvent bouleversées.
Mathieu Bénézet fut un témoin de ce foudroiement.
© André Hirt


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