En passant d’Alexandre Scriabine et de sa sonate n°9, op.68, intitulée Black mass, à Maurice Ravel et son Gaspard de la nuit, puis en séjournant, on dirait de nuit, dans El amor brujo de Manuel de Falla et en concluant par Modest Mussorgsky avec ses Pictures at an exhibition, autant de compositeurs, on le notera quasiment contemporains, le dernier seul n’ayant pas connu la guerre de 14-18, et pour Ravel au moins cet événement se révéla crucial autant pour sa pensée et son œuvre, Anna Federova ne compose pas seulement un programme à la fois original et cohérent, avec un art pianistique qui en constitue à l’évidence l’ouverture, donc la possibilité, mais encore s’efforce-t-elle de toucher, on peut prononcer ce mot, à un aspect essentiel de la présence active de la musique dans nos corps et nos esprits (osons d’abord ce vieux mot, dont on perdu et l’usage et le sens, d’âme).
C’est pourtant, peut-être, sans doute même – et en ajout aux indications précises de la pianiste dans les lignes écrites pour le disque – ce dont il s’agit dans ce très beau programme, impeccablement exposé par Anna Federova, on veut dire en détaillant toutes les nuances du noir, sans pour autant jamais s’enfoncer dans la noirceur, ce qui constituerait le contresens majeur ici, il s’agirait donc de ce que traverse, pour l’éprouver comme en l’éprouvant, la musique dans l’âme elle-même, cette âme qui est la musique tout court, tendue comme la lyre qui forme son image la plus exacte, ce que les Grecs savaient. Car le noir comme l’âme se déclinent, autrement dit se reflètent, ses moments s’écoulent et coulent comme l’eau, à laquelle, au fond, il ressemble le plus.
Il y a la flamme qu’on entend dans l’œuvre, toutes et celle-ci tout autant, d’Alexandre Scriabine. L’un n’étant que le reflet de l’autre, le feu est noir en effet, derrière ses brillances, ses brisures et sa lumière. C’est que cette dernière ne provient pas de rien, mais de la Création ou des origines. Le sens, quel qu’il soit, n’est jamais que ce tracé, ou cette explosion (on fait attention, bien sûr, à ce mot, mais il ne doit rien aux hommes, tout à la matière et somme toute à toute création), le début de Scarbo de Ravel en est l’illustration, le feu et son tremblement après le moment morbide, à la limite du soutenable, du Gibet, de ce noir de la mort qui s’étale dans la répétition monocorde. Le feu est l’élan, la Création comme l’anéantissement. Ce sont les « intrigues » du noir.
Toutefois, comment entendre ce mot d’ « intrigues », au pluriel de surcroît ? On songe d’abord au récit, qu’on peut mettre également au pluriel, puis aux actions de noir qu’on vient d’évoquer, et son histoire également, dans ses grandes largeurs. Et ce serait donc bien à cet égard, complexe, multiple, que le noir musical (un pléonasme en forme de synecdoque, ne résiste-t-on pas à ajouter…) irait jusqu’à une dimension indéfectible de la musique.
Le noir est à peine une couleur. Certains peintres, comme on sait, et des musiciens parmi les plus grands parviennent à le hisser jusque-là. Et l’effort n’est de loin pas à négliger, il est de la même sorte que celui du poète qui transforme la boue en or. La musique provient indéniablement du noir comme d’une matrice, qu’elle conjure autant qu’elle l’adore. Et puis, elle va du noir au noir, c’est-à-dire de l’invisible (il n’y a rien voir) à l’irreprésentable, par conséquent ce qui est vu sans pourtant pouvoir, par impossibilité et interdit, être saisi dans une forme (l’éblouissement). On pourrait dire également que la musique est de part en part variations (comme des plis, ceux d’une longue et belle robe noire) sur la répétition. Variations, plis, autant d’extases, tout ce que le noir projette ou dont il est l’expression, la lumière expulsée, projetée. Car le noir aura au préalable été l’éblouissement éteint, le dieu emporté dans sa ronde folle à la recherche de sa délivrance, celle dont parle si justement Schelling, une rage qui ne se compare qu’à la férocité et la violence de l’amour et de la passion, celle de la Création aussi, d’un don qui ne trouve pas encore preneur.
Et ce sera alors le contraire de toutes les allures possibles du nihilisme que de parcourir ces « intrigues » de la noirceur. On se retrouve dans un jardin où les fleurs ont réellement explosées (le jardin n’est-il pas le tableau d’une explosion, un big bang offert en spectacle, venu du noir, depuis le fond insondable de l’espace et de l’incommensurabilité du temps ?). Ainsi bien comprise, l’explosion serait le strict contraire de la catastrophe…
Avec Mussorgsky et ses « tableaux » – ne l’oublions pas, nous passons devant eux comme du noir à la couleur, mais sans jamais perdre de vue ce fond noir que les basses, très sombres, de Boris Godounov nous rappellent ailleurs jusqu’à l’obsession –, la magicienne Baba-Yaga nous renvoie, après les avoir réveillées, les couleurs sur La Grande porte de Kiev. On entend les couleurs parce que, et grâce à lui, le noir est la musique qui bouillonne et qui élabore leurs mélanges.
Il ne faut pas l’oublier : il y a la musique qui s’installe d’emblée dans la couleur, qui a coupé avec le noir, comme les Goldberg de Bach. C’est la musique solaire. Et il y a la musique qui ne cesse de revenir à elle, au noir, autrement que par les variations retournant à l’aria initiale. Quelque chose, en effet, précède l’aria, le noir, celui que Beethoven avait entrevu au début de ses Diabelli, qui auraient eu, c’est certain, toute leur place ici dans le programme de l’artiste. Quoi qu’il en soit, nous sommes à l’écoute, ici, de l’essentialité de la musique.
© André Hirt


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