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Aliocha Wald Lasowski, Gide, à la lumière de Nietzsche, Hermann, 2025.

par | 12/07/2025 | Bibliothèque, Littérature, Philosophie

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

On ne lit plus guère André Gide. On l’ignore même et cette ignorance (au moins un profond retrait) touche désormais tous les publics de lecteurs, qu’ils soient plus âgés ou jeunes, et surtout qu’ils soient instruits en matière littéraire ou non. André Gide a tout simplement disparu de la littérature française. Cela dit, il n’est guère le seul. On ne compte plus les grands écrivains français du 20ième siècle ignorés par l’université, les malheureux programmes des concours, la librairie et les médias (Malraux, Bernanos, Mauriac, Montherlant, Claudel, même Sartre …, pour en rester à eux qui forment déjà une très belle compagnie). Le public instruit par les médias et l’air du temps préfère Céline…

Pour ceux qui ont lu Gide, jeune, et avec quel plaisir, en compagnie de Valéry et de Pierre Louys, le souvenir des journées d’adolescent à fréquenter ses ouvrages s’accompagne de celui concernant Georges Simenon qui mettait les Faux-monnayeurs très haut, à la fois sur le plan de la technique littéraire et celui de l’inventivité qui n’est jamais d’abord essentiellement formelle. (Les Faux-monnayeurs eurent, rappelons-le, une importance majeure pour Simenon).

Or, bien que porté « disparu », André Gide est présent au creux d’à peu près tout ce qui s’est écrit à la suite de ce « roman » (on l’écrit entre guillemets afin d’en souligner et la singularité et la dimension matricielle pour les écrivains, qu’ils soient ceux du Nouveau roman comme de bien d’autres, jusqu’aux pratiques les plus communes et aussi les plus singulières, intéressantes, de l’autofiction contemporaine).

On sait que André Gide eut des préoccupations politiques. Elles furent complexes, mais il ne fut pas, comme tant d’autres, dupe. Toutefois, on ne parvient décidément pas à faire la part de l’authenticité (parfois manifestement réelle) et celle de la posture (fréquente), instaurant de ce fait une figure de l’intellectuel qui nous suit dans le champ académique et médiatique jusqu’à aujourd’hui. Sartre, pour ne parler que de lui et sans évoquer les conformismes habituels, ne fut pas lui aussi pour rien un admirateur d’André Gide…

Et Roland Barthes, qui partageait tant de passions avec Gide, le piano par exemple, la préoccupation de la jouissance de l’instant, l’homosexualité de fait. Aliocha Wald Lasowski écrit ainsi avec exactitude et bonheur : « La plénitude creusée d’absence, le vide comme signe psychologique d’un être en formation, telle est la figure majeure de la quête gidienne », ce qui aura fait que même Jacques Derrida sut se reconnaître dans tant de plis existentiels que André Gide aura déployés (la passion du soleil de l’Algérie) et ceux qu’il aura pratiqués comme ces discontinuités de la vie subjective, ce partage dans tous les sens des voix qui constitue chacun. D’ailleurs, « j’ai lu tout Gide », affirmait Jacques Derrida en signe non seulement de salutation, mais plus manifestement de reconnaissance, pour ne pas dire d’hommage à celui qui l’a inspiré.

C’est pourquoi, à présent, grâce à la lecture du livre d’Aliocha Wald Lasowski, après coup, dira-t-on, on prend davantage la mesure de l’importance « théorique » de André Gide, là où on en était resté à des considérations descriptives concernant la passion du sensible et des plaisirs qu’il suscite plus généralement. L’auteur de Faux monnayeurs avait parfaitement saisi la vérité de ce qu’il laissait paraître dans ce roman en particulier, une œuvre au demeurant qui se met en tant que telle en péril, alors que la réception de l’ouvrage n’a pas su percevoir, même lorsque les opinions se montrèrent favorables, l’extrême nouveauté de l’entreprise. Ainsi, les flux de conscience, comme on dira bientôt, les angles de vue discontinus, le réel problématique, autant d’importants chapitres dont les conséquences théoriques mirent du temps à montrer leur pertinence et leur fécondité disons philosophique.

On ne lit plus Gide, donc, alors que tous les auteurs importants l’ont lu ! Ainsi pourrait-on formuler le paradoxe en l’état actuel de l’œuvre de Gide.

Le philosophe Nietzsche apparaît dans le titre de l’ouvrage d’Aliocha Wald Lasowski, et même comme un conducteur. Rendons-nous compte, Gide, à la lumière de Nietzsche ! Le philosophe éclairerait, s’il le fallait, l’œuvre de l’écrivain. Une phrase de Nietzsche suffirait peut-être afin d’aller d’emblée à l’essentiel : « il n’y pas de réel, seulement des interprétations ». Autrement dit, la pensée est affaire de perspectives, d’horizons (ce que le mot d’aphorisme indique), et la contradiction, son droit, et même, disons-le, sa nécessité constituent la « probité » du philosophe comparable à celle requise par le philologue. Ce n’est donc pas le Nietzsche glorificateur de l’instant, un peu écrasé sur l’épicurisme (dont en réalité il retient d’abord et seulement le matérialisme, la critique du finalisme) qui doit importer en premier lieu s’agissant de Gide. C’est qu’il s’agit des effets du perspectivisme. De fait, alors, l’absence de finalité, l’éclatement des vues sur le réel prennent tout leur sens dans les Faux-monnayeurs comme au principe de leur écriture. À cet égard, Gide n’est guère un philosophe (certes on peut élever le carpe diem au rang de principe, mais cela ne suppose pas un long traité ni une simple démonstration) et qu’il a seulement su – mais c’est bien cela la lecture, la profonde, la vraie – saisir le cœur ou le nœud de la pensée de Nietzsche. Mais Gide n’avait pas besoin de Nietzsche pour devenir lui-même Et Nietzsche n’est en rien un « jouisseur » comme le fut tout de même Gide.

L’œuvre de ce dernier mérite donc d’être relue pour elle-même. Elle est riche, innovante, contradictoire (L’Immoraliste et La Porte étroite, par exemple), très neuve (Paludes !), singulière par sa richesse à la fois exprimée dans le talent littéraire et comme retenue existentiellement (le Journal). Passionnante, donc ! Le plus grand mérite peut-être du livre d’Aliocha Wald Lasowski est d’être parvenu à rendre compte le plus amplement possible de ce foisonnement de l’œuvre. On a lu un très beau livre, écrit avec clarté et science. La preuve, à la question que lisez-vous en ce moment, on répond : « Je lis Gide »…

Bien sûr, il y a des aspects qui arrêtent plus que d’autres (une lecture différente soulignerait d’autres points, en effet), comme la complexité de la subjectivité, de sa discontinuité (plus parlante en effet, plus pertinente, moins artificielle, que celle de Joyce), l’attention portée à la fiction dont l’implication dans le réel est évidente et en cela troublante, la nécessité de reprendre la notion même de « roman de formation », le soulignement de l’expérience de l’incertitude dans et de la vie, ce qui induit la prise de conscience des possibilités pour une très grande philosophie de la liberté (trop passée inaperçue s’agissant de Gide, ou bien tout simplement oubliée), la critique des valeurs (qu’on peut en effet rattacher à Nietzsche, mais on pourrait aussi s’en prendre à la notion même de valeur qui n’est qu’une illusion et en effet le faux-monnayage majeur !)

La fausse-monnaie (avec ou sans trait d’union) se trouve bien sûr au cœur du roman, cet anti-roman qui est encore un roman, qui se réfléchit lui-même, en cela il se rattache, cela n’est pas souligné, à l’idée centrale du romantisme d’Iena de même que la « caractéristique » de l’individu, singulière, présente chez Gide et ses personnages, est elle aussi très romantique en ce sens-là. Le faux-monnayage consiste dans la critique de l’inauthenticité. Le thème est, on le sait, on ne peut plus philosophique, un marqueur de l’existentialisme (Heidegger, Sartre, mais en des sens qu’il ne faudrait pas confondre). Sur ce point, fondamental, thématique en soi et thématisé dans et par le roman, on sera plus réservé. Car la notion d’authenticité elle-même est peut-être un faux-monnayage. Qui peut affirmer qu’il est authentique et qu’il agit authentiquement ? Un peu tout le monde. Et qu’est-ce qui est authentique ? Chacun trouvera la « valeur » « authentique » qui guide son existence. Nietzsche était plus prudent. Il soulignerait l’idée du créditcomme agent de fonctionnement et du langage et de la pensée, de la littérature en général, et des relations humaines comme autant de fictions nécessaires bien que toujours sujettes à soupçons, d’où la nécessité du rire, de la légèreté et de l’absence de sérieux qui repose sur la conscience du plus grand sérieux.

 © André Hirt

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