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(À l’écoute) Partitions, nouvelle série. 2. Schoenberg. Trio pour cordes op. 45, par Marc Blanchet.

par | 3/01/2024 | Contemporaine, Moments musicaux, Musique, Notes d'écoute

Une entrée en force comme s’il s’agissait de briser le carcan d’une forme, sinon d’une tradition. L’auditeur s’attend à perdre toute perspective, éprouver une frontalité sans faille : elle ne l’agresse pas, réclame juste un abandon. À la fin de cette première partie, des accents plus doux se font entendre, une sorte d’attention demandée, comme si la musique en cours devait nous écouter. Surgit un premier épisode, qui montre clairement qu’Arnold Schoenberg en 1946 ne vise pas à faire de son trio une œuvre en quatre parties. L’intéresse davantage l’expression d’une complexité en reflet d’une douleur personnelle. La forme classique n’est pas possible : l’esprit de l’auteur est assailli de tous côtés, par la crise cardiaque dont il se remet à peine, plus encore par cette sorte d’exigence virulente qui fait surgir l’apaisement là où la violence semblait s’établir – et l’inverse quand nous pensions éconduire les pires accès. Ce premier épisode est d’une indéniable versatilité, d’une douceur méfiante, de couleurs variées ; il est acide dans ses lueurs, troublé dans ses langueurs. Il ne cède pas : il brille de mille feux, échappe au moindre discernement. Une danse le traverse à la fin, comme l’air d’une époque révolue. Il y a là du jeu, une pensée en action, de purs sentiments, une séduction des timbres et la création d’un espace ouvert à l’indistinction. La Partie 2 semble reprendre les choses là où on les avait laissées. Quelles choses ? Quel endroit ? Comme si un langage continuait à s’énoncer, insaisissable quant à sa direction, ne refusant aucune précaution pour se dire avec finesse. Le Trio pour cordes op. 45 de Schoenberg est semblable à une suite d’aphorismes ; on le reçoit ainsi dans un premier temps. S’il n’a pas l’articulation des brièvetés weberniennes, il fait se succéder de fines séquences, comme des couleurs tombées d’un tableau expressionniste. On a l’impression que la récitante du Pierrot Lunairen’est pas loin, et qu’elle aurait quelque chose à dire dans son sprechgesang. Une habileté sourde brise tout discours, tout chant. Il s’agit de ne pas laisser la musique en paix, sans agacer l’auditeur toutefois. Le Second épisode poursuit ce jeu de soubresauts et de chutes, avec des accents viennois évidents. Que l’on ne se trompe pas : cette Vienne-là témoigne d’un cosmopolitisme disparu, vaincu par l’horreur, encore gouvernée par ceux qui se livrèrent au pire. Le compositeur autrichien, exilé aux États-Unis, regarde son époque : il est désormais à la frange de son siècle – et rien à surplomber. Plutôt, et simultanément, un monde défait et le désir d’une pensée musicale qui ne lâche rien. Dépassant la raideur de certaines de ses compositions, Arnold Schoenberg triomphe dans cette œuvre. Il est subtil là où il savait imposer un discours, délicat aux endroits où il cherchait à convaincre. La Partie 3 émeut en ouvrant l’alliage si resserré des cordes à une respiration plus large. Dépositaire de plusieurs périodes artistiques, Arnold Schoenberg invite à voir ce que la musique promet encore, les images qu’elle délivre, les perceptions qu’elle peut accroire. Des tableaux naissent, se succèdent les uns les autres sans aliéner les formes du voisin. La musique se peuple de gestes, voire de pas de danse. Les pizzicati participent à ces élans, à cet affranchissement de la gravité. Nullement doloriste, le Trio pour cordes d’Arnold Schoenberg a les bienfaits d’un paysage tantôt paisible tantôt agité. Plus encore, il concentre un parcours musical au sein d’images mentales diverses, impossible à entrevoir, pas moins ressenties, comme un rêve dont la teneur ne revient pas. Il y a de l’onirisme dans cette musique émue d’elle-même, au seuil d’une mort à venir.

© Marc Blanchet

Arnold Schoenberg. Trio pour cordes op. 45

Ilya Gringolts, violon / Lawrence Power, alto / Nicolas Altstaedt, violoncelle

Alpha

https://www.youtube.com/watch?v=aMgCdesXpVQ

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