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À l’écoute : Josquin Otal, piano, What it most suggests, Scala Music, 2023.

par | 22/04/2024 | Classique, Contemporaine, Discothèque, Musique, Notes d'écoute

Il faut apparemment passer sur le « titre », ou l’intitulé donné à ce disque, qui, outre qu’il est en anglais, ne dit, sans d’ailleurs ajouter ou préciser quoi que ce soit, rien de son contenu. On pourrait être assuré qu’il est inutile en faisant obstacle à son contenu qui est, quant à lui, fort intéressant et beau. Intelligent, de surcroît (et on félicite Josquin Otal non seulement pour ses capacités pianistiques mais pour cette intelligence-là, que tous les musiciens ne possèdent pas, comme si eux-mêmes et les auditeurs pouvaient passer de l’écoute de telle pièce à cette autre qui n’a aucun rapport, si bien que l’attention s’effondre de même que le sens), car le programme, on doit donc le préciser comporte le livre II des Goyescasde Enrique Granados, deux pièces de George Crumb, Mokrokosmos I, Part III et Dream Images (Love-Death Music) Gemini, les Études-Tableaux, op. 39 de Sergei Rachmaninov et, enfin, de Nikolaï Oboukhov (1892-1954), Six Tableaux psychologiques. Pour compléter la présentation, ce qui est le plus pertinent, c’est cette citation de ce livre immense, toujours trop peu connu et surtout pratiqué de Boris Pasternak, Le Docteur Jivago : « Pendant que joue la musique, il s’écoule toute une éternité, comme la vie dans les romans ».

Toutefois, le « titre » donné au disque est en réalité une expression de Rachmaninov lui-même. La musique nous « suggérerait quelque chose ». Et c’est bien ce dont il faut parler, qui est intéressant (cela fait de ce disque une sorte de marqueur important pour penser ce que peut bien être le mode d’être comme d’agir de la musique). Et c’est aussi ce que l’on voudrait approfondir quelque peu, si c’est possible, soi-même, davantage que, ou plutôt en priorité, que le noir dont il est parlé dans un des textes proposé par le livret du disque.

« Pendant que joue la musique… », donc. En effet, c’est une interrogation qui s’impose avec évidence : que se passe-t-il en nous lorsque nous entendons de la musique, et surtout lorsque nous l’écoutons attentivement ? (Du reste, jusqu’où porte l’attention et qu’est-ce qu’écouter attentivement, dans quelle mesure peut-on prétendre y parvenir, car, dans cette hypothèse, que voit-on et par-dessus tout que touche-t-on, sans même parler de ce que l’on entend dans ce qu’on entend ?) Assurément, des images nous viennent, ou nous reviennent ? Ou des musiques, comme dans la première pièce Crumb lorsque Chopin se fait entendre et traverse une autre musique. Et voilà peut-être l’essentiel, que l’image ou une suite de sons musicaux agissent comme une effraction, commandés par on ne sait quelle touche de piano ou d’interprète secret et inconnu qui se met à jouer en nous… Ce qui laisse penser, et l’idée en est stupéfiante, qu’à l’occasion de la musique qui se joue là devant nous, une autre se mêle à cette écoute, la traverse comme si elle la visitait, l’interrogeait, dialoguait avec elle et pourquoi pas l’éclairait. En d’autres termes, au moins, car il n’est pas certain du tout qu’on puisse dire davantage à ce propos en termes purement musicaux, la musique ne s’écoute pas seulement, de même que le langage n’est pas un simple moyen de communication, mais elle pénètre, irrigue, habite depuis toujours d’une certaine manière la mémoire de chacun, la pensée comme l’affectivité en y restant pour toujours accrochée. Elle est un rappel à soi et fait voir en soi.

Voir ? En effet, et c’est sur ce point, qui est en réalité un effet, majeur, que la musique (se) joue : elle amène les formes à la visibilité de la pensée, en ce qu’elle voit, en les traversant, les images qui apparaissent. Et la musique est un effet, ou elle n’est pas. Disons qu’elle voit dans les images et que c’est cela son événement, son éblouissement, ainsi que Rachmaninov l’a suggéré et que Scriabine, lui le musicien en tous sens visionnaire, mais absent de ce disque, a fréquenté. La musique serait donc cela.

Et c’est pourquoi, ensuite seulement, parler du noir s’impose, non pour des raisons tenant ou bien à une disposition personnelle déprimée ou endeuillée, ou encore en référence en effet très sombres, comme les peintures de Goya, et aussi, à des circonstances présentes ou bien passées qui se trouvent ainsi réactivées, mais parce que la musique comme au demeurant la peinture, c’est-à-dire les images réelles et en rapport avec le vrai, sortent de la nuit et relèvent de la formation des formes, dans l’espace, certes, mais aussi dans le temps. C’est que la représentation elle-même possède ses conditions de possibilité qui ne sont pas exclusivement formelles, le temps et l’espace ainsi que le dirait l’Esthétique transcendantale de la Critique de la raison pure de Kant, mais affectives et mémorielles. Lorsqu’on parcourt les tableaux qu’évoque Rachmaninov, c’est alors une part d’existence qui se rappelle et se montre sous un jour que la musique dévoile parce qu’elle est, on l’a suggéré à l’instant, entrée dans l’image, de même, qu’en retour, l’image nous revient comme musique.

On comprend que la musique n’est pas, ou est autre chose, davantage, qu’une simple suggestion, bien qu’on saisisse très bien les raisons de l’usage de ce terme qui fait songer – et comment en constater la réalité en l’occurrence – à l’hypnose ? Et que pourrait bien être cette « autre chose » ? Rien d’autre en réalité, si ce n’est l’objet de la suggestion qui a trait à ce qu’on appellera la rencontre d’une vérité, ou bien le croisement d’un regard, qui en est l’image, et par conséquent l’image de toutes les images qui peuvent se disposer devant nous ou se présenter à notre pensée. Dans le face-à-face avec cette image a lieu une reconnaissance, non pas de ressemblance certainement, il ne s’agit pas de se reconnaître en ce sens-là, mais d’un punctum comme dirait Roland Barthes, un peu d’éblouissement davantage que de fascination, d’éblouissement parce qu’en même temps qu’on voit on ne voit pas, un éclair se dit-on, un de ces moments de l’existence qui déclenchent, à la manière d’un appareil photographique, un point de réel. À cet égard, le noir est l’origine de l’art, comme celle de nous-même. Et donc aussi une déchirure de lumière, cette libération par le noir de lui-même dans laquelle se reconnaissent les grandes peintures et la musique.

© André Hirt

À l’écoute (Youtube), un aut-portrait de Josquin Otal :

https://www.youtube.com/watch?v=vO6bs26hMVo

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