Être en vie : toute comparaison serait vaine.
C’était avec un tendre effroi
Que j’acceptais la plate égalité des plaines,
Et le cercle du ciel m’était un mal parfois.
Je m’adressais à l’air-domestique,
Dont j’attendais services ou messages,
Et je voulais partir, sur un arc je voguais,
Sur l’arc des inentamables voyages…
Je suis prêt à marcher là où le ciel m’emplit,
Et sur les collines de Voronej, nées d’hier,
J’ai toujours la radieuse nostalgie
De celles de Toscane, universellement humaines et claires.
Voronej, 16 mars 1937
(…)
Si seulement ici sur terre et pas au ciel,
Comme dans une maison remplie de musique,
On n’effrayait plus, on ne lardait plus de coups,
Ce serait bien de vivre jusque-là…
Pardon pour ce que je dis…
Tout bas, tout bas il faut le lire…
Voronej, 15 mars 1937
(…)
Non ! Je ne veux pas sur mon front
D’une couronne de lauriers épineux.
Faites plutôt que mon cœur se fende
En morceaux sonores et bleus…
Et quand je vais mourir, ayant servi mon temps,
Moi qui de leur vivant fus l’ami des vivants,
Qu’il retentisse plus haut et plus immensément
L’écho du ciel dans ma poitrine entière.
Voronej, 9-19 mars 1937
Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronej
(Traductions Henri Abril aux éditions Circé, François Kérel, Gallimard et Christian Mouze pour Harpo &)
Après une première arrestation en 1934, Ossip Mandelstam est banni des douze villes principales de Russie et s’installe alors à Voronej où il compose son dernier ensemble de poèmes, les Cahiers de Voronej, qui ne furent pas couchés par écrit de son vivant, mais transmis par la seule mémoire héroïque de son épouse Nadejda (auteure du magistral Contre tout espoir. Souvenirs, Gallimard). Il est finalement arrêté une seconde fois en 1938, et meurt à 47 ans dans un camp de transit en Sibérie. D’abord dissimulée par les autorités, sa mort ne sera rendue discrètement publique que plus tard. Varlam Chalamov a fait le récit bouleversant de ce « mourir en poète » dans le chapitre « Cherry-Brandy » des Récits de la Kolyma (Verdier).
Alexeï Navalny est mort à 47 ans dans une colonie pénitentiaire en Arctique, son corps n’a toujours pas été rendu à la famille.
La police de Moscou a pris soin hier de jeter après quelques heures à la poubelle les bougies et œillets déposés à sa mémoire sur la pierre des Solovki, lieu de mémoire des crimes soviétiques, qui porte le nom du premier camp (S.L.O.N) mis en service sous Lénine à partir de 1923.


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