Peut-être que les plus beaux livres de littérature sont ceux de l’errance. Davantage que ceux qui n’en relèvent pas, qui sont seulement faits, qui ne viennent de nulle part et qui ne vont nulle part. Énonce-t-on ici un paradoxe, ou une inconséquence ? Büchner et son Lenz rappellent en même temps qu’ils en inaugurent le genre car c’est bien la « littérature » qui vient enfin au jour à ce moment-là – elle est rare et ne se confond pas avec les piles de livres.
Il faut expliquer, bien sûr, ce qu’errer peut bien vouloir dire en vérité, et voilà la littérature. À savoir glisser (et se laisser glisser) sur une pente ou sur une voie, de quelque nature qu’elle soit, qui répond à la liberté qui, se déroulant, s’exprime dans le même fil et le même temps. Car la liberté ne traduit pas un choix, mais ce qu’on devient, ce qui a toujours déjà choisi en nous. Non en raison de quelque prédestination, surtout pas, mais en ce que la liberté se révèle en se faisant. Et c’est cela errer, une destinée qui se fait. Et elle s’élabore dans le temps, dont une rivière est l’image, ou bien ailleurs un fleuve (les cours d’eau, Hölderlin le savait, ont pour propriété quelque chose de substantiellement divin : ils vont, ils indiquent, ils sont le chemin dont on ne voit ni l’amont ni l’aval qui, pourtant, existent bel et bien.
On vient de faire usage de mots et de concepts, d’images et de références qui ne sont pas nécessairement ceux de Mathias Enard, qu’on lit régulièrement, qu’on attend de lire avec impatience parce qu’il est un écrivain, c’est-à-dire qu’il participe de la littérature en ce qu’il n’est pas un simple auteur. Son image à lui (mais rien de plus réel que les images de cette sorte dans la mesure où nous n’accédons à quelque réel que par elles, ainsi que font les peintres) est celle de la Sèvre, modeste cours d’eau au regard des grands fleuves. Mais la Sèvre est à la mesure, modeste, mais grande et profonde, d’une existence. Ici, nulle grandiloquence. Mais un écrivain qui sur sa barque (déjà la vie, déjà la mort, depuis toujours les deux mêlées qui font une existence) se laisse en effet glisser. La barque, la vie et la mort, leur traversée…
Et alors, le trajet de l’existence se manifeste, parfois même se révèle. Les souvenirs se conjuguent, les noms reviennent, se lient et se nouent dans une constellation aussi imprévisible qu’évidente. Chacun se lit, comme Mathias le fait, dans un ciel de cette sorte avec toutes ses étoiles constellées, couché dans la barque, endormi puis réveillé. On glisse, on songe à L’Ile des morts de Böcklin mais avec la musique de Rachmaninov que les coups de rame ponctuent, régulièrement, puis avec précipitation jusqu’au silence.
L’ouvrage de Mathias Enard qui fait suite à Mélancolie des confins-Nord (déjà magnifique, serrant de plus près encore le lecteur qu’on est en raison de la contingence des parcours d’existence) a pour sous-titre Mélancolie des confins – Estet le premier chapitre du récit celui de Le Rameur sur la barque des morts. Les confins ? C’est qu’il n’existe pas de centre qui soit donné, seulement des endroits où l’on est arrivé, où l’on est passé, et le retour se fait par écrit, ramenant l’écrivain à un centre qui n’est nulle part, seulement dans les conjonctions qu’il parvient à produire dans ses phrases, la littérature comme tissage de la vérité en train d’apparaître, puis de se reformuler autrement le lendemain matin comme si elle livrait toutes ses facettes et ses nuances de couleur. Cercle de cercles, la littérature connaît cet infini-là, qui est celui de la mémoire comme du puits de la pensée, ce qui revient au même (Mnémosyne est déjà mélancolique, à cause de ses regards portés et non de sa tristesse supposée). Mélancolie encore, parce que les événements ne s’oublient jamais. Ils sont graves comme les deuils impossibles. Même les lectures, pas uniquement les rencontres, sont graves, autrement dit décisives par leur poids et leur lest en ce qu’elles nous transforment et élaborent ce que nous sommes, cela même qui se confond sans reste avec cette absolue liberté qui est la nôtre.
La Sèvre, donc. Ce petit filet d’eau de quelques 158 km… Que pourrait-il donc signifier pour quiconque ? Si ce n’est que Mathias Enard, à un moment de son livre, cette longue méditation, on dirait un rêve ininterrompu, met le doigt sur un mot, celui de « rapport » et laisse entendre, assez simplement, que tout est lié (dans la mémoire, les souvenirs et plus généralement dans l’existence, et encore dans le fil du temps, ce fil que le livre déplie comme le déroulement de l’enroulement qu’est à vrai dire chaque existence). Et cette bobine que la mémoire délie fait résonner dans le terme de « rapport » cette fois-ci une complexité, un nouage que la littérature seule est à même, semble-t-il, de pouvoir démêler. Ainsi, le seul nom, en effet, de Sarajevo nomme une pelote de la mémoire, si présente, ou plutôt un présent qui ne possède de réalité comme de sens que comme mémoire, un nom qui résonne à travers celui de Sara, et réciproquement, Sara cette femme, cette personne et cet amour qui enveloppent le livre, qui en intensifient la mélancolie, manifestement.
L’espace, qu’il soit vaste comme l’Europe et l’Orient réunis, ou qu’il se concentre dans un point, à tel kilomètre, devant tel village qui apparaît après quelques heures de rame sur la Sèvre, possède tout autant sa profondeur. On considère toujours l’espace depuis son extension en ayant assez peu de conscience de la troisième dimension de la profondeur, C’est pourquoi une description, quelle qu’elle soit, se doit de se laisser venir, d’étendre et de dérouler à la surface de l’extension, qui est également celle de la page, les fils de la profondeur. Ces fils entremêlés comme le sont les langues que pratique Mathias Enard, avec bonheur, comme ce mollama qui désigne l’implication de l’arabe dans le persan, cette figure de style qu’il avoue être pour lui une passion (et dont on expérimente comme on le vérifie à son tour le partage, dans les rêves et le quotidien, en songeant également à cette formule de Jacques Derrida – ce désir, cette injonction, cet impératif moral pour la pensée comme pour la vérité : « plus d’une langue » ( !).
À cet égard, c’est là une autre manière, géométrique, de considérer les confins, car ce sont les langues, les marges qui dessinent en extension l’Europe. Istambul, Venise, Sarajevo, entre autres. Et puis cette petite Sèvre ! Voyez où conduit cette rivière, pas seulement à la mer. C’est alors l’occasion de supprimer le paradoxe qu’on a énoncé en commençant, une rivière, un fleuve même ne se dirigent pas seulement d’une étrange savoir vers la mer, elles proviennent aussi de quelque part et toujours d’une profondeur dont on n’a pas même idée. Parfois, très souvent, c’est un mince filet d’eau qui s’échappe du cœur de la terre. En vérité, Mathias Enard nous apprend et nous rappelle que la surface des choses n’est jamais que l’apparence des profondeurs et des souterrains qui tapissent le fond de l’existence, des images qu’il faut recueillir et développer, qu’il faut déplier dans la mémoire à partir d’un souvenir qui revient soudainement à nous comme par opportunisme. Comment notre passé, ce feuilleté d’images parvient parfois à la figure ? C’est ce que la littérature et la peinture ont pour désir de figurer. Faire venir la Figure ! C’est la même chose que de crier, ainsi que c’est le cas pour Mathias Enard à Duino, en songeant aux Élégies de R.M. Rilke. Crier, appeler, attendre par conséquent. Et écouter, laisser venir au fil de la pensée comme de l’eau. Il existe un profond bonheur, innocent, comme la beauté, dans la mélancolie elle-même.
© André Hirt


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