On le sait, on entend une folie dans la musique de Schumann. On ne veut pas dire un délire, un pur délire, non, plutôt les combinaisons de ces zones extrêmes dans lesquelles l’humain touche à sa vérité, soit effrayé devant la tendresse et la beauté, soit brisé face à l’abîme de sa condition. Cette bipolarité, la musique de piano de Schumann la chevauche, l’encourage, ce qui signifie qu’il la subit et l’assume, alors même que l’instrument pour deux mains est fait pour la prendre en charge.
Bien sûr, dans cette musique de Schumann on entend encore les Novelletten, op. 21 par Richter surtout, plus profondément dans le passé avec Yves Nat, on entend les Kreisleriana op. 16 avec Schnabel, avec Horowitz, mais c’est à Annie Fischer qu’on revenait sans cesse.
Et il y a à présent Adam Laloum.
On le croyait parti dans le compagnonnage de Schubert, car ce dernier dans sa musique en appelle, un peu comme Nietzsche, certes autrement, mais tout de même, à des amis. Le bonheur d’avoir ne serait-ce qu’un ami ? Qui peut prétendre à cela ? Qui peut l’affirmer ? Et voici que Adam Laloum (après avoir il y a quelques années donné un très bel enregistrement de la Grande humoresque et de la 1° Sonate) tient les mains, ou plutôt les prend, de Robert Schumann dans sa solitude déchirée, afin de comprendre cette dualité en lui, Florestan (l’ardeur, la démesure déjà) et Eusebius (la vie intérieure, la tendresse, le poétique). La tension en musique comme dans l’existence réside entre au moins deux pôles. Bienheureux sont les êtres sans polarité ! Bienheureux les oublieux de ce qu’ils sont en réalité ! Malheureux sont-ils en vérité, car ils ignorent ce qu’ils sont.
Dans la musique de Schumann, c’est un peu l’inverse : elle cherche par l’ardeur à trouver une paix. Toute cette musique est une crise douloureuse qui aspire à l’apaisement. C’est une musique du flux, du continu, de l’absence de repos, de l’obsession… Rien ne s’arrête en elle. C’est un ver d’oreille. Elle est l’expression la plus immédiate de l’existence et non sa copie, sa représentation ou sa doublure imagée comme des philosophes l’on supposé (Schopenhauer exemplairement). Musique de l’extrême (les sehr (très !) en didascalie de quasiment toutes les pièces des Kreisleriana), des extrêmes par conséquent, musique de l’existence (l’existence musicale, car si cette dernière devait se figurer, et non se représenter, ce serait dans une partition de Schumann). Davantage : c’est bien évidemment une subjectivité qui se déverse ici en tentant de tenir l’un ou l’autre fil, mais la tension est telle que la subjectivité excède le sujet qui très vite, ne parvenant à aucune assomption, s’évanouit. Il existe une sorte d’automate spirituel dans la musique de Schumann, on ne dira pas nécessairement unemachine de l’existence, depuis la salle des machines de cette dernière, mais bien quelque chose de machinique, en d’autres termes de pensée déployée qui, dans son processus, se détache constamment d’une forme improbable de sujet. L’interprète, au piano, parvient parfois en rendre compte.
À l’écoute, le sentiment est que Adam Laloum a approché ce qu’on essaie de dire. Bien sûr, on laisse à tout le monde le loisir de formuler autrement les choses, même tout autrement. Il reste que – ne parvenant pas à changer d’oreille et dans l’impossibilité de reprendre la doxa de ce que d’autres ont entendu – l’impression, risquons le mot, de vérité s’impose dans cette écoute.
Tout est, semble-t-il, exagéré dans cette musique de Schumann. On veut signifier qu’elle déborde et se déborde elle-même. À la tristesse et à la folie, on doit substituer la passion que l’existence éprouve pour elle-même, disons une exaltation qui ne désire pas connaître de terme. C’est une musique qui ne veut pas se laisser enfermer. Là où Schubert, dans ses dernières sonates pour piano, les posthumes, se perd et disparaît d’une certaine manière, se renferme sur lui-même, la musique de Schumann connaît les débordements d’une musique de vie. Quel que soit le drame intérieur de Schumann, il reste un être et un musicien de la passion pour la vie.
La musique de Schumann, considérée ainsi, va de haut en bas, d’un côté à l’autre, elle ne cesse de basculer tout en s’écoulant. Elle se scande ainsi, coupant et rétablissant le fil, comme dans cette troisième Novellette (Leicht mit Humor). Quelle conversation intérieure ! Faite de propos à la fois continus et décousus. Chacun de nous est cela, une totalité non fermée et à l’emporte-pièce, un patchwork. Mais si étrangement et paradoxalement composés ! (Et durchkomponiert ! composé de part en part). Si Schumann est si important dans le romantisme, ce n’est pas seulement parce qu’il en incarne la vérité, c’est qu’il l’exprime dans sa musique. De l’insoutenable au bonheur de l’instant, on l’entend très distinctement s’avancer grâce à Adam Laloum en grand schumanien.
© André Hirt


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