Il incarnait l’Esprit en éveil alors que le monde connaissait encore sa marche, en en faisant l’expérience à la fois douloureuse et enthousiaste (la Révolution, mais aussi la redistribution d’un peu tout en Europe comme en France, du Code civil nouveau au dessin des frontières en passant par les modes nouveaux de légitimité et de souveraineté), puisqu’il semblait selon toute vraisemblance guider et conduire le monde (« J’ai vu l’âme du monde à cheval », dit le mot célèbre de Hegel à propos de Napoléon au lendemain de la bataille d’Iéna en 1806). Aujourd’hui, son esprit cette fois-ci est toujours présent pour qui veut bien prêter l’oreille, mais peut-être pas là il on croit qu’il se trouve, l’Ode à la Joie de la 9° symphonie, plutôt dans les quatuors à cordes, les sonates ultimes pour piano et dans la si mystérieuse Missa solemnis, lui l’esprit dans un monde qui semble en avoir perdu la trace.
Il s’agit en effet de la Spiritualité de Beethoven, titre magnifique que l’on doit à Bernard Fournier qui est notre maître en ce qui concerne le musicien et le penseur dont les œuvres sont la manifestation si expressive de l’Esprit. On se demande d’ailleurs si l’auteur avait vraiment conscience de la provocation que recouvre ce titre, et cela pour plusieurs raisons. D’une part, le mot même de spiritualité fait aujourd’hui sourire, dans les milieux philosophiques en tout cas ; on le réserve à des pratiques étranges, curieuses ou sectaires que les commerçants de tout poil cherchent à faire prospérer (de fait, les librairies, dans la confusion, ont laissé rongé le rayon philosophie se faire ronger par les produits culturels du bien-être). Certes, le mot est encore en usage dans les religions, mais on ne sait plus trop, de l’intérieur comme de l’extérieur, de quoi il peut bien s’agir. De façon générale, l’époque présente est au matérialisme le plus vulgaire ; on n’y parle d’esprit qu’ « incarné » dans des objets et des marchandises. Enfin, les milieux intellectuels eux-mêmes ignorent ce mot, comme au demeurant les philosophes eux-mêmes ont fini par le faire (« spiritualité « et « âme » n’appartiennent plus au lexique des philosophes actuels).
Mais aller « chercher » et trouver la spiritualité chez un musicien ! Sauf que Beethoven, pour qui une fois de plus lui a prêté l’oreille, est l’Esprit même. Comment soutenir une telle affirmation, si massive, si inconditionnelle, si prétentieuse peut-être ? On pourrait considérer le musicien par le biais de ses œuvres « religieuses », en particulier les deux messes. Sauf que la religiosité de Beethoven, dont Bernard Fournier avance qu’elle est incontestable, n’a rien d’évident quant à son objet. Dieu, le divin, la divinité, autant de termes à travers lesquels Beethoven glisse, passe, sur lesquels il s’attarde, avec des mots puisqu’il est prodigue de didascalies dans ses partitions, mais aussi dans la pure musicalité (l’opus 132, exemplairement). C’est-à-dire dans l’intériorité qui atteint avec ce musicien une dimension non seulement nouvelle, mais séminale, et pas seulement pour la musique (Adorno l’a montré).
La musique, donc, non comme manifestation ou culte rendu, ou encore célébration, mais méditation et, à vrai dire, pensée. Adorno dans son grand livre inachevé consacré à Beethoven a construit son propos sur ce qui, au moins en un endroit est affirmé tel quel, l’identification de la philosophie de Hegel avec la musique de Beethoven. Une identification qu’il faut évidemment entendre comme un partage de l’Esprit, une évolution dans la même sphère. Par ailleurs, le fait que Beethoven se soit replié, au sens propre, dans sa pure intériorité pour des raisons physiques, sa surdité, doit être sorti de la seule dimension biographique, mais étendu à celle de la pensée.
La question de fond est donc de nature philosophique. Et elle n’est guère simple en soi, encore moins s’agissant de la spiritualité d’un musicien aussi singulier, à tous égards, que Beethoven, s’agissant par conséquent d’une forme de vie intérieure dont l’exaltation connaît des développements expressifs complexes, comme croisés parfois (divinité et Dieu, le Dieu chrétien, par exemple). Et on a le bonheur de disposer avec ce nouvel ouvrage de Bernard Fournier de tous les éléments factuels pour s’en faire une idée. Non qu’il n’y ait qu’une. Non qu’il y ait une réponse au titre de l’ouvrage dont on devine le caractère double, à savoir d’une part une affirmation très ferme (il y a une spiritualité incontestable de la musique de Beethoven, de l’intériorité d’un individu faite musique) et en même temps une interrogation dont on se doute d’emblée, si on possède un minimum d’expérience d’écoute de cette musique, qu’elle ne saurait connaître de terme, pas la moindre formulation conclusive – et c’est au demeurant cela, l’Esprit.
Bernard Fournier est donc parti sur les traces d’écoutes des œuvres de Beethoven, qu’elles soient considérées, à tort ou à raison comme mineures, ou peu interprétées (on a personnellement redécouvert les Gellert Lieder, op. 48) ou majeures, mais d’autant plus mystérieuses (la Missa solemnis), ou, ce que l’on peut, on l’assume, considérer comme la part sinon principale du moins la plus substantielle de la vie spirituelle de Beethoven, à savoir la musique instrumentale, la « musique absolue » dont parle Carl Dalhaus, et plus singulièrement les quatuors, même déjà dans l’Op.18 des quatuors et les dernières sonates pour piano.
L’ouvrage magistral, faut-il le répéter ? de Bernard Fournier, qui met sur la table tous les éléments factuels pour en juger, on dira la teneur chosale, pour parler avec Walter Benjamin, de cette spiritualité de Beethoven, retourne sans cesse à son titre, qu’il ne cesse donc d’interroger ? Cette manière de retourner à l’idée, à la notion de spiritualité, d’écrire comme si Bernard Fournier lisait à l’envers, est d’une grande beauté. Bien sûr, l’auteur pénètre dans le cœur de la notion, par l’exemple, les innombrables exemples qu’en exprime le musicien. On se demande d’ailleurs à la lecture de l’ouvrage quelle œuvre de Beethoven ne participerait pas de cette spiritualité, au-delà même, puisque c’est le penchant de Bernard Fournier, de ladite teneur chosale démontrant la religiosité du musicien.
La question s’incline cependant, si on l’interroge plus avant, et se transforme en celle-ci, du moins pour le lecteur qu’on est, reconnaissant de se voir offrir de quoi penser : la spiritualité est-elle nécessairement religieuse ? Ce qui suppose en premier lieu qu’on s’entende sur ce que « religion » veut dire… Partant, on conviendra que la pratique religieuse de Beethoven n’est pas conventionnelle, tout comme on accordera sa foi, du moins une sorte de foi, allait, à la religion chrétienne. En même temps, cette foi excède la religion instituée. La Missa solemnis en est en quelque sorte la preuve, ainsi on ignore à qui/quoi s’adresse la louange, le codage chrétien y étant absorbé par un élan beaucoup plus ample. Pour couper court en introduisant ce à quoi on pense, on dira que Beethoven, par sa musique, incarne le statut des Prophètes de l’Ancien testament, à savoir certainement pas ceux qui prétendent annoncer le contenu de l’avenir, mais ceux qui ont eu et ont l’expérience d’un rapport avec Dieu – qui est d’abord, mais non pas restrictivement une personne (ce qu’il est certes aussi et essentiellement dans la prière) – dans un sans-fond, un horizon infini, c’est-à-dire un espace dans lequel la pensée, le corps et par conséquent leur union dans l’affect s’éprouvent au sein du registre du sens. Et si ce dernier ne recouvre pas la signification, n’importe laquelle, qui se nourrit de son objet, déterminable donc, « objet », autrement dit objectivable et immobile dans la pensée comme une idée, alors la divinité et ses plans ne sont en vérité comme en réalité que ce que la musique elle-même exprime et sans doute est. Ces réflexions portent à déduire que la teneur chosale dont Bernard Fournier apporte la matière se confond avec la teneur de vérité, en d’autres termes ce que la spiritualité de Beethoven désigne. Wittgenstein n’hésitait pas à évoquer tel quatuor de Brahms pour désigner, dans son lexique « montrer », telle pensée, et même telle vérité. La spiritualité, à cet égard, consiste dans ces mouvements du sens, les façons dont il trouve à se formuler et à s’exprimer. Car ce n’est pas le sujet qui produit la spiritualité, elle n’a lieu, au contraire que dans une forme de dialogie, d’expérience de ce qui n’est pas soi en soi : elle est l’expérience de ce qui me transcende dans ma propre immanence. L’intériorité n’est pas extime, comme on l’affirme dans d’autres domaines, la psychanalyse lacanienne en l’occurrence, elle se creuse dans la distance d’une profondeur. C’est là la hauteur à laquelle elle est en mesure d’accéder.
Cependant, on ne peut qu’insister et tout reprendre. Qu’en est-il de cette spiritualité ? Et de cette intériorité dans laquelle elle séjourne et se meut ? Sans déplier davantage ce rapport entre intériorité et spiritualité, il n’est concevable ici que d’esquisser le sens qu’on peut modestement leur accorder. On suggérera ceci à propos de la spiritualité de Beethoven, par-delà les différences de structure, celle essentiellement qu’impose par exemple la surdité, soit tout de même la modification substantielle du régime courant de la perception, qu’elle consiste en une élaboration vivante, expressive par conséquent, d’une palette d’affects. À cet égard, la spiritualité comme l’intériorité ne sont pas quelque chose, ou des choses, ou des essences dont on pourrait théoriquement, de l’extérieur, faire le tour. Elles ne sont guère, ce serait leur première leçon, objectivables. Comme la musique d’ailleurs. Et c’est pourquoi on dira que ces affects sont déployés, tissés, développés. Ils sont eux-mêmes le sens vivant dont l’expérience, les manières dont nous les recevons, donc les éprouvons, les ressentons (nous les accueillons, en effet) expriment à leur tour la reconnaissance et la valeur pour nous-mêmes. Ainsi, les affects développés par Beethoven dans sa musique sont la joie, la fidélité, l’amour, l’empathie et la compassion… Sans faire leur inventaire, nous comprenons la musique de Beethoven et nous partageons sa spiritualité qui, dans cette manière de considérer les choses, ne s’inféode aucunement, par quelque nécessité, à une religion. Beethoven « parle » musicalement moins de l’homme que de ce qui fait un homme. De ce point de vue, les exaltations héroïques qui ont fait la réputation de Beethoven jusque dans l’iconographie qui le concerne, touchent peut-être à son art, mais guère à sa spiritualité.
Car il y eut, c’est une thèse que personnellement on défend, un retournement de la spiritualité de Beethoven. Celle qu’on a dite plus haut existait depuis le début, mais elle était portée par ce qu’elle estimait être plus grand qu’elle, alors qu’elle lui était extérieure, à savoir les idéaux de la Révolution française dont on sait quels détournements elle a connus avec Napoléon, et Beethoven a dû le sentir avant même de le reconnaître. La spiritualité de Beethoven est une conversion, non à une religion, mais à l’horizontalité de la compassion humaine. Sa spiritualité est immanente ; et la transcendance à laquelle il s’adresse se tient dans l’immanence. Les deux ne sont pas de soumission, à quelque dogme que ce soit. Beethoven est révolutionnaire dans la spiritualité, de ce que cette dernière peut vouloir dire.
L’immense mérite de Bernard Fournier est d’ouvrir les portes, toutes celles qui se montrent possibles sans contradiction, aux compréhensions différentes de la spiritualité de Beethoven sans en rejeter aucune a priori. Mieux, elle refuse de les énoncer, ce qui est remarquable, car un point s’avère, chemin faisant de notre côté, décisif, celui de l’ouverture qu’offre cette musique, que l’on soit ou non chrétien. Certes, on note à la lecture un penchant très fort (sur lequel l’auteur ne cède pas) pour la religiosité de Beethoven, dont la réalité est incontestable, mais la religiosité peut tout autant être un nom pour l’attitude et la manière profondément humaines de Beethoven. Toutefois, humain est ce que dit la spiritualité de Beethoven, sans qu’il y ait quoi que ce soit dans ce terme à définir en termes d’humanisme, d’essence. Humain désigne en revanche une capacité de se tenir dans le monde, en sa propre compagnie comme avec d’autres, une dignité donc, une retenue aussi, une modestie qui n’est en rien contradictoire avec la force.
La réalité comme la vérité est que la spiritualité ne connaît pas de degrés objectifs grâce auxquels on pourrait juger de sa qualité. Chez Beethoven elle est l’intériorité plus intérieure que que celle de son moi. Augustin, dans les Confessions, l’avait énoncé pour ouvrir l’espace et le temps non mondains de la spiritualité (interior intimo meo).
C’est, suivant les analyses de Bernard Fournier, remarquables de subtilité par leur construction, parce que les œuvres étudiées y ramènent, dans la Missa solemnis que Beethoven a exprimé le plus amplement sa spiritualité. Elle s’y déploie dans un dialogue intérieur dont la transcendance immanente porte le rôle majeur, à une hauteur telle que son éclat la voile – et la musique y trouve son foyer. Le compositeur, certes, procède par qualificatifs comme il se doit dans une « messe » (Gloria !), par amorces de dialogues et interpellations, remerciements également (Beethoven, le musicien du remerciement, comme dans l’Opus 132), toujours dans une tension extrême, difficile, inouïe pour le commun (d’où l’expérience souvent manifestée d’une difficulté de l’écoute de cette œuvre). Le sentiment prédominant porte sur le regard jeté sur soi, la certitude d’être écouté. La musique se fait si intense, en effet, qu’elle se tient au bord de la parole, à la fois sur sa limite inférieure et su celle qui l’excède. L’Innerlichkeit, le fait d’être à l’intérieur de soi-même, est une réalité factuelle pour Beethoven, dans laquelle chacun, à l’écoute, doit pouvoir pénétrer. Dans la Missa, on se trouve devant un parcours qui épelle tout ce que peut signifier « spirituel ». Un parcours spirituel, donc. Bernard Fournier montre (28) l’importance de la charité et de l’altruisme, en somme de la générosité, dans la pensée musicale de Beethoven. Et, soit dit en passant, la pensée, au sens fort, n’est-elle pas toujours tonale, en s’inscrivant dans une tonalité fondamentale – la joie, l’angoisse aussi, l’amour mais aussi l’abandon –, musicale par conséquent, à la différence de simples idées qui ne connaissent pas, puisqu’elles sont toute faites, le mouvement, l’énergie, le rythme et la vie ? Ce que Beethoven accorde à la musique, qu’il lui attribue en vérité, relève d’une puissance. Avec lui, la religion (sans religion, précisons-le ! – « un sacré non religieux, mais qui se manifeste essentiellement dans une expression de transcendance » 48) de l’art aura connu en même temps, d’où la singulière grandeur du compositeur, son origine et son accomplissement (on lira la page 29 à propos du « rôle messianique de l’artiste »). « La fascination pour la transcendance », l’expression est en effet de Bernard Fournier (50). On se dit qu’elle, la fascination, s’exprime dans le regard, mieux : une contemplation, dans laquelle, ajoutera-t-on, s’abîment les dernières notes de l’arietta de l’opus 111, cette pure spiritualité qui à la fois s’éloigne et s’accompagne elle-même dans l’au-delà, comme un espoir pour nous tous disait Thomas Mann.
La grandiose, modeste et humaine spiritualité de l’espoir, ainsi pourrait-on, en l’entourant par cette phrase, qualifier la musique de Beethoven.
© André Hirt


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