De quel autre pianiste, on parle ici avec pudeur, peut-on affirmer sans réserve et immédiatement qu’on l’aime ? Même sans la moindre rencontre, on peut parler d’amour, ne serait-ce que – mais il s’agit de la raison principale, en dehors des rayonnements physiques, des ondes imperceptibles, des attachements et des fixations inconscientes, enfin des goûts et des couleurs – parce qu’il ou elle a inscrit en profondeur une trace dans nos vies de telle sorte que nos pensées y reviennent au quotidien. Ainsi, telle personne aussi, bien sûr, mais Mozart, mais Beethoven, mais Bruckner qui occupent, au sens le plus fort, nos existences ! Et de quelques interprètes. Ce fut donc étrangement le cas de Nicholas Angelich, pour la plupart des personnes et pour les médias au moment de sa mort très prématurée, un illustre inconnu, alors qu’en tant qu’artiste de premier plan il appartenait, pour dire les choses poliment, à un tout autre ordre comme aurait dit Pascal que certaines vedettes à succès.
Et il faut alors expliquer un tel amour porté. Ce à quoi nous engage, ce que nous permet le beau livre, si proche et affectueux de Nathalie Krafft dont on comprend d’emblée qu’elle-même, plus que quiconque l’aime (on croit pertinent de faire usage au présent, même pour l’auteur qui a manifestement connu Nicholas Angelich). C’est en effet un livre d’amour qui appelle comme il rappelle celui du lecteur, même si ce dernier ne fait que découvrir les nécessités et les contraintes, les joies et les souffrances, de l’existence de Nicholas Angelich.
Nathalie Krafft rapporte sans doute à peu près tout ce que l’on peut savoir (et rendre public) au sujet du musicien. Et pour finir, elle s’interroge sur ce qu’elle n’a pas su résoudre. Le lecteur prend alors un peu peur parce que lui traverse l’esprit que la passion qu’on éprouve pour un artiste et plus généralement pour une personne passe au contraire par la considération centrale de son mystère. Ce mystère qu’elle est d’abord essentiellement pour elle-même, que son essence spirituelle n’a pas porté au langage ou bien qui l’a déposé et fait circuler sur ses bords, en surface, au point que l’entourage se trouve dans l’impossibilité de déchiffrer leur sens. Ce n’est là en vérité, au-delà des personnes et leur personnalité, que décrire, si cela est possible, la musique elle-même, ce cœur qui bat en rythme, traverse des césures et ne cesse de s’échapper, de se demander comment et pourquoi il bat. Dieu merci, le chapitre qui lève la crainte qui commençait à se manifester, s’intitule : « Ce qu’on ne peut pas savoir ». La teneur chosale d’une vie n’est en rien sa vérité. Le cercle d’une existence n’est pas rond, la brisure qui le fend lui est essentielle et, au demeurant, l’essence d’une existence, pour parler pompeusement comme les mauvais philosophes, n’est pas de ne pas en avoir, c’est de se perdre à jamais dans l’existence même, de s’y entendre douloureusement résonner sans que les mots puissent en formuler le sens en l’arrondissant dans une signification déterminée. Qui donc « était » ou aurait été Nicholas Angelich ? Michel Béroff le dit en des termes qui témoignent prudemment de ce qu’on ne peut absolument pas le dire : « C’était un garçon très gentil, respectueux, mais sans faux-semblant. Il était infiniment touchant, on ne pouvait avoir que de l’affection pour lui. Il était comme un enfant perdu, il y avait un voile de tristesse qui n’était jamais loin. Il laisse une présence forte ».
Et si Nicholas Angelich est en effet un musicien du « piano absolu », comme l’avance le titre de l’ouvrage, c’est précisément pour la raison suivante, qu’un langage est créé, pas seulement celui, au sens étroit, de la musique, mais cet autre, verbal, de tous les jours. Et c’est alors le grand moment de l’ouvrage, cette page qui nous confie la traduction du lexique de Nicholas Angelich, du parler angelichien, « le petit précis d’angelichien », par exemple :
« Je ne sais pas : je sais mais je n’en dis rien
Oui : n’existe pas en angelichien
Non : n’existe pas en angelichien
(…)
Ça va pas : ça va très mal.(…) »
Ou bien, ces mots rapportés au cours du livre, adressés au pharmacien : « qu’avez-vous de neuf ? Pourquoi demande le pharmacien ? Pour un peu tout ». Ou bien, a-t-on appris, auprès d’un médecin qui lui demande de quoi il souffre : « D’un peu tout ». À la pharmacie, à nouveau : « Que désirez-vous ? Un peu de tout ». C’est drôle, c’est tragique ; c’est profondément humain. Et c’est aussi l’existence en elle-même, c’est enfin comme au premier jour la musique. Il fallait, si l’on peut dire, tout cela pour donner lieu à un « son » angelichien, dense, large, en effet. Dense ? Disons épais, profond, et aussi inscrutable. La musique, Nicholas Angelich la trouvait également dans ses résonances, ses racines et ses rhizomes dans la littérature. En un mot, et c’est devenu si rare, et cette rareté fait contraste avec le bruit des médias et la fausse lumière des projecteurs, de l’actualité en somme, il était instruit, autrement dit il cherchait avec Sénèque, Plutarque, Flaubert, Rilke et Canetti à éclairer ce qui pouvait l’être dans les arcanes de son existence.
Les parents de Nicholas Angelich étaient musiciens, ils voyagèrent beaucoup depuis les USA, ils passèrent étrangement par la Tunisie, puis la France enfin, que le musicien aimait, là, dans l’avenue Jean-Jaurès à Paris, dans ce restaurant que l’on a aussi fréquenté (il était peut-être là, se dit-on, mais on ne s’attendait certainement pas à le voir dans ce lieu où il devisait avec ses amis, les « premiers venus » comme les nommait Baudelaire). La mère était possessive (« Pas sans elle », disait le musicien à son propos), c’est le moins qu’on puisse dire ; le père a travaillé sa vie entière à gagner sa liberté par rapport à son épouse, c’est évident. Le fils, Nicholas, les aimait dans un cercle familial dont on devine la fusion, la tension, la tension fusionnelle, autrement dit dangereuse nerveusement et psychiquement, pour ne pas dire pathologique. De cela, personne ne sort indemne. Et le langage angelichien résulte de cette tension. La musique aussi, celle qui fait pleurer Nicholas Angelich en écoutant une symphonie de Bruckner ou qui l’habite dans son amour passionné pour les op. 116 à 119 de Brahms. Sans parler de Bach, là où le musicien comme l’auditeur se trouvent déjà sur l’autre rive.
Nicholas Angelich vivait dans un autre monde ici. Son grand corps l’encombrait. On comprend, ainsi lorsqu’on ne sait pas, sans parler du jour, quoi en faire la nuit, lorsqu’on ne dort pas.
Il fallait entrer dans ces œuvres. Léon Fleischer y a grandement aidé, donnant à Nicholas Angelich, et cela n’allait pas de soi, le goût de l’enseignement. Et il y avait Aldo Ciccolini avec ses nuages de cigarettes dans lesquels ondoyait la musique. Et Martha Argerich, comme toujours, la mère de tous. Mais il y avait Nicholas Angelich, une ces pâtes existentielles improbables sans lesquelles la musique ne parvient même pas à l’expression. Non pas simplement le charme, indéniable, mais le touchant, l’émouvant, l’enfant qui n’a pas grandi, qui ne l’a ni pu ni vraiment voulu, qui en a souffert, en vérité une densité humaine peu commune. Et c’est ce qui fait que l’on se laisse conduire sans réserve, aveuglément par cet immense artiste. Où, on ne le sait pas, mais on est certain que c’est très beau.
© André Hirt


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