L’intimidation à la lecture coupe presque la parole. À la limite, littéralement. Déjà Stabat Mater l’était, et à quel point !, ces deux mots dont la musique a su rendre le sens, en le pressant pour qu’il parvienne à l’expression (on songe à Dvorak, à l’icône qui ne nous a jamais quitté du regard sur la pochette de l’interprétation de Rafael Kubelik), mais Stabat infans, ce long poème, qui s’étend à une seconde partie dans laquelle en effet il passe, intitulée justement Aime qu’il passe et que pour ainsi dire il enveloppe et qu’il chérit, coupe plus nettement encore toute parole et même la déchire.
La parole, de toute façon, est dans le langage dont elle provient, qu’elle creuse jusqu’au point il touche l’absence de fond, une coupure dans la réalité, une séparation d’avec cette dernière. Lorsqu’elle n’en peut plus, elle se met à pleurer, et c’est alors cette parole qui renaît (qui meurt et vit) dans le poème et comme le poème. Pleurer, n’est-ce pas parler, un peu, dans beaucoup de langues ? N’est-ce pas cela le poème ?
À la lecture, on croit remarquer que Gérard Haller, à sa manière, si reconnaissable dans ce qui se publie sous ce nom de poésie actuellement, le sait. Certainement, peut-être, avec d’autres mots, d’autres sources et ressources actives. Mais des signes ne trompent pas, on les reconnaît (les paroles de la mère, celles du village et de la petite ville du fond de la Lorraine germanique). Et ce savoir et cette parole déchirés auront rencontré une image déchirée de Paul Klee, datant de 1918, Le Garçon élu.
L’artiste a déchiré l’image. Cette déchirure qui fait manifestement suite à un déchirement ne peut être qu’une pensée – et pas seulement un de ses effets ! Cette image est donc une pensée. Le haut devient le bas. Le haut infini remplace le bas fini, et le défonce, et ce dernier fait de même avec le haut. Une autre pensée aurait été de la recomposer, de la recoudre. Mais l’enfant sait que c’est impossible, que les espaces vides, vidés, se vident dans les larmes.
Plusieurs fois déchirée est l’image, le haut devenant le bas et inversement pour s’éloigner aussitôt, les déchirures creusant des espaces de telle sorte que l’enfant semble flotter, ce qui nécessite qu’il prenne une allure presque angélique, comme ceint aussi d’une auréole. Il est sacré en ce sens, « saint », en ce qu’il est « élu », ce qui veut dire dans sacer qu’il est séparé, qu’il connaît les « distances infranchissables » dont il est au fond question ici, tout au long du poème, une distance tout court, infinie, qui fait cette autre nécessité, celle d’un appel, d’appels répétés, insistants au point de convoquer toutes les ressources d’une langue que le poète reconnaît en lui multiple, donc originairement déchirée. En d’autres termes, la réalité plus que la symbolique comme le réel plus que la réalité indiquent par les pleurs de l’enfant qu’il n’existe pas, plus, d’assise, et encore moins de transcendance, de quelque ordre qu’elle soit. Quelque chose est donc arrivé, cela s’est déchiré, et c’est déchirant, ce que l’enfant sait depuis son élection.
« 3/19
l’image autrefois pleine du dieu &
ses anges & fils filles familles tri-
bus et tout ça un seul et même
peuple créé par lui à sa propre
image pour accomplir la vision
finale de sa face à venir
effondrée déjà du dedans dis-
loquée san recours ici terre
dessus fosse béante dessous
du ciel vivable en voie de dé-
composition »
« La création à l’image de Dieu… ». Cette image s’est déchirée en même temps que Lui-même. Deux déchirures d’un coup, Dieu et l’homme, entre Dieu et l’homme, dans l’homme. Dieu déchiré au-dessus et en-dessous.
L’enfant, dans l’image, tient sans tenir. Il n’a rien à quoi ou à qui se tenir. Il va devoir (se) tenir tout seul dans le vide.
Voilà ce que le long poème de Gérard Haller inspire à un de ses lecteurs qui ne peut dire que cela, ce qu’il dit, ce qu’il éprouve. C’est peu. Il se sent enfant.
*
Le poème coupe la parole, et en même temps il en accorde une autre venue de la nuit de la césure ainsi produite par l’Histoire, à n’en pas douter. C’est un poème existentiel, certes, dans lequel la pensée de Jean-Luc Nancy, de ses interlocuteurs, de son amour à lui, ne cesse d’insister et de revenir par phrases entières, par mots isolés et aussitôt réinscrits dans une pensée très large, partagée. Et c’est aussi un poème métaphysique, plus exactement qui se tient debout, démuni comme un enfant, dans un enfant, à la fin d’une Histoire, lorsque les fondements se sont soustraits comme le ferait un tapis qu’on retirerait, où même, à l’étage, qui n’existe plus, les nuages semblent avoir disparus là-haut, évaporés.
Depuis la césure, qu’on ne sait pas trop comment qualifier, un peu tous ces mots ensemble – brisures, effondrements, fractures, tremblements de terre qui donnent lieu à une nouvelle géographie au sens strict du terme, une terre sans terre, en apesanteur, qui fait penser, on ne peut que le penser, à ce que nous serons dans l’au-delà, là où il n’y a en toute certitude rien, mais aussi pas rien puisque nous ne cessons de le penser et qu’en quelque façon, on ne sait pas davantage laquelle, nous sommes pensés par et depuis cet au-delà –, on se dit néanmoins que ce n’est pas qu’il n’y a pas de haut et de bas, de fondement et de couvercle salutaires, c’est que nous en sommes, et cela depuis toujours, et cela fait brèche dans la métaphysique même, coupés, éloignés par la distance infinie qu’on a dite.
Or, c’est cette distance qui fait le langage, qui se révèle en même temps dans ses effondrements en ne permettant plus qu’aux pleurs de s’exprimer. L’existence elle-même est déjà cette coupure, on le sait par l’étymologie du terme, ne serait-ce que cela. En étant ainsi expulsé, l’enfant éprouve l’existence en premier, il sait d’un étrange savoir qu’il n’y a rien d’autre que ce qu’il y a, c’est-à-dire rien et quelque chose qui s’équivalent.
(Les pleurs. C’est là un savoir. On pleure parce qu’on sait, parce qu’on reconnaît, parce qu’on comprend – le désespoir est la preuve du savoir. Et un enfant qui pleure sait absolument d’un savoir qu’il n’a guère besoin d’apprendre. Il est « élu ».)
Le destin, écrivit à plusieurs reprises Walter Benjamin, se trouve inscrit et crypté dans les noms. Puisque ces derniers, bien que reçus, expriment la réalité spirituelle des êtres comme des choses. Les mots portent –– et le poème le sait lui aussi, comme l’enfant à sa manière, les deux formant l’image de Stabat infans, de son allure, de sa présence – les tensions de cette réalité spirituelle, ses modulations, sa tonalité, ses harmoniques et ses dissonances. Ainsi, le long poème de Gérard Haller accumule, en les coupant, ces mots commençant par GE, ce préfixe qui en allemand indique un rassemblement, une concentration, une densité (Gebirge, montagne, Gedicht, le poème !) ainsi que la lettre A, par laquelle la bouche s’ouvre, expulse, parle, et constate les distances, l’éloignement, comme dans Abschied, adieu, mais aussi en évoquant la coupure, la scission, la séparation. Gérard Haller, l’écho de tout cela, de cette distance qui sépare les deux rives de la vie et de la mort.
Rien de morbide néanmoins dans ce long thrène qu’est le poème de Stabat infans. Certes il y a les larmes qui remplissent l’expression de la lettre A parce que GE ne cesse de rappeler les brisures. Rien de morbide, parce que la mort n’est pas séparée de la vie (le mort du vivant). Rien n’est séparé, bien qu’il n’y ait que la séparation.
Une plaine s’est ouverte par effondrement et érection des massifs qui forment des rives. Comme la plaine d’Alsace, entre les Vosges et la Forêt noire qui s’interpellent dans « une » langue composée de plusieurs, à peine des langues, plus que des langues. Depuis la séparation, ce sont des appels.
« Komm, komm… », Viens, viens… Cet appel, qui ici n’est guère de jouissance, revient en boucle dans le poème de Gérard Haller, il forme sa rime (et que perd au juste un poème lorsqu’il renonce à la rime ? l’appel n’a-t-il plus lieu ? n’entend-on plus ? cette question de la rime est si troublante, à présent qu’il faut avoir l’oreille pour entendre, si elle est encore, c’est le cas ici, la rime). Dans ce « komm, komm… », il y a aussi l’invitation, l’hospitalité accordée, l’offre formulée que tu sois chez toi chez moi, en moi. Que tu sois dans moi comme dans toi. Et on entend aussi ce qui n’est pas un ordre, mais une exigence (Heidegger, oui lui, en a très bien parlé à propos de la pensée, de ce que c’est que la pensée), un impératif extra-moral).
Dans, chez, avec. On entend ce que nous disent dans les pages de Gérard Haller ces indications géographiques de Jean-Luc Nancy tout comme on entend résonner les mots, les phrases, les langues de Gérard Haller dans les énoncés de Jean-Luc Nancy.
Toutefois, et puis, dans « komm, komm… », on entend cet appel du commun, de la communauté, ce qui est nommé ici « le peuple ». (On marquera la défiance personnelle à ces termes pris en eux-mêmes, Jacques Derrida a montré leur danger, leur insuffisance). Insuffisance, sauf sur un point, sans doute en vérité le plus important, et que l’on partage, parce qu’il s’agit du partage, ce transcendantal de l’existence, autrement dit ce que Heidegger, encore, nomme un existential, à savoir, pour faire très simple, une structure fondamentale, elle-même sans fondement, avec tout fondement arraché et déchiré, de l’existence. Ge. Ce qui relie à soi comme ce qui relie aux autres. Le philosophe qu’on a cité, décidément, parlait de la pensée et de la poésie, dont c’est ici, dans Stabat infans, comme de deux monts qui se font face, avec au milieu une plaine, une déchirure en vérité, une « distance infranchissable », certes, mais qui, par le regard ajusté permet le partage, le commun, qui n’est pas, et c’est cela la réserve mentionnée plus haut, un comme Un. Il y a en revanche l’un dans l’autre, l’autre qui est accueilli dans l’un. Il y a en vérité deux formes de l’un : le singulier, dont on parle, et la fusion dans l’Un, la fonte, la disparition, la néantisation, dans l’Un, que l’on rejette, parce que précisément aucun partage ne peut plus avoir lieu, aucun Gespräch, aucune conversation qui rassemble les vois différentes. Ge-. Pour entendre, il faut qu’il y ait de l’autre. Même le cœur qui bat en moi se fait entendre comme un autre, même comme tout mon corps lorsqu’il souffre. Nous nous écoutons, nous inquiétons. Le peuple est ce liant des écoutes. Locus communis, le séjour ou le lieu des morts. Alors il n’y a plus ni populus (tous les citoyens), ni senatus (l’assemblée composée des anciens), ni plebs (les citoyens non nobles), il y a cette écoute, cette partition.
Le risque, celui du nihilisme intégral qui gratte aux portes, est celui de la disparition du « dans ». Certes, depuis toujours la séparation a eu lieu, et l’Histoire de la métaphysique l’a rappelé, cette séparation qu’est l’existence même, parce qu’elle est cet envoi, cette expulsion d’on ne sait d’où : d’où l’appel et les pleurs. On a cru dans un Dieu qui permettrait l’assomption de tous dans l’Un, or « … ne pas être seul, cela est divin », écrit Jean-Luc Nancy, cette phrase stupéfiante que Gérard Haller reprend en écholalie. Au Ge se noue dans la déliaison la vision d’un écart se creusant, le Schied comme dans Abschied, l’adieu. Ce scheiden, cette coupure donne lieu, et ce n’est pas paradoxal, encore moins contradictoire, à une forme autre de « croire », et c’est ce que la phrase de Jean-Luc Nancy veut indiquer.
« je sais bien qu’il n’y a pas d’autre monde mais je veux
croire je laisse former l’esquisse d’une façoninouïe
de faire sens ou même pas sens mais simplement
de se tenir et de tenir à – rien, rien que ce désir
ou comme ce désir même de croire »
Voilà, voici le savoir de l’enfant en tous comme elle dans moi, moi dans elle, comme la vie dans la mort, et la mort dans la vie : « se tenir », « tenir à rien ». L’ouverture de tout sens. Levée de tous les corps.
Il est vrai que l’humanité est coupée, découpée, que l’enfant est coupé (il sait l’abandon, la perte du sol et du socle), nous sommes découpés plusieurs fois. L’enfant le sait, oui, il dit « ceci est nous ». Et il finit par savoir qu’il n’y avait rien « avant », en deçà même des parents. « L’adieu est au commencement. /Il faut partir de là ».
Le fait est, si on va vers lui, que le vivant et le mort sont certes séparés, comme le vivre autrement, comment le mourir différemment ?, mais leur séparation, aussi définitive qu’elle soit, marque, creuse l’inhérence, le « dans ». Tu es désormais en moi, toi qui es mort(e), tu es autant tellement en moi que tu es autant et tellement séparé(e). Et je t’entends en moi plus que mon propre cœur. « Tout continue de nous quitter ». Et « …nous ne savons rien encore de ce qui nous arrive ».
© André Hirt


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