Opus 132 | Blog

Musique, Littérature, Arts et Philosophie

Vie et survie de Jacques Derrida, Apprendre à vivre enfin, Paris, Galilée, 2005. 3/4.

par | 18/12/2023 | Bibliothèque, Philosophie

III

« Être juif »

Jacques Derrida se proclame ici, dans l’entretien, en état de survivance. Il est « survivant », un « survivant ». Qu’est-ce à dire ? Entendons-le d’abord très concrètement, ce que Jacques Derrida ne désavouerait pas : l’immaturité du petit d’homme, son inachèvement constitutif ou « structurel » (ce terme, qu’on a souligné, finalement si décisif pour l’entretien). Ensuite, « survivant », ce terme pesé et choisi, insistant, porte en effet sur la vie et non sur la mort, bien que celle-ci se tienne tapie, derrière ou au fondement du vivre, dans le mot lui-même : un vivre d’après la mort, un vivre qui a connu et traversé la mort, qui est par-delà ou au-delà de la mort, en tout cas qui porte la mort, la sienne comme celle des autres. Le vivre, toujours et encore, « malgré tout », c’est-à-dire « enfin » le vivre : jamais Jacques Derrida ne pourrait prononcer le mot de « Mortels », le désignatif heideggérien terminal, pour montrer les vivants survivants humains. L’accent, la langue même portent sur vivre et non pas sur mourir, sans que pour autant l’un exclue l’autre – ainsi « mourir » est contenu et comme chargé dans « survivre ».

Et « survivre », n’est-ce pas très certainement la formule derridienne pour l’existence, autre terme non pas évité, mais contourné en raison de toute la dramaturgie qu’il véhicule aux yeux de Jacques Derrida, se distinguant ainsi de son ami Jean-Luc Nancy ? Plus précisément, « survivre » indique qu’un Soi est en tant que tel perdu, non pas sur le mode rousseauiste de la perte, mais « structurellement », originairement, en un sens transcendantal, qui fait de cette perte le négatif même, comme chez Philippe Lacoue-Labarthe, et qui constitue, comme on sait, selon le terme même forgé par Jacques Derrida pour l’auteur de L’Écho du sujet et de la Poétique de l’histoire, la « désistance » du sujet. Pourtant, ce négatif est chez Jacques Derrida encore affirmatif, il est un « oui », la « survivance » même, si l’on peut dire, disons la seule possibilité impossible du vivre. En somme, prématuration constitutive, perte originaire et non accidentelle, survivance structurelle.

Dans sa présentation de l’entretien, Jean Birnbaum relève, après une évocation du Kaddisch de Imre Kertesz, que Jacques Derrida présenterait un « Cogito de la survie » en précisant la formule par une autre : « j’ai survécu donc je suis ». J’ai survécu, en effet, puisque naître c’est d’abord « ouvrir » la mort à la mort, la rendre possible. Outre la pertinence des formules qui précèdent ainsi que le commentaire sans fin qu’il conviendrait de leur adjoindre, ces formules attestent le cours qu’on peut dire anticartésien des réflexions de Jacques Derrida. Ne résisterait-il pas de toutes ses forces devant un énoncé comme « je suis » dans lesquels et ego et sum sont à rayer avant même leur liaison ? À la rigueur accepterait-il, non sans précautions, cet autre : « j’existe ». Mais en aucun cas, il ne voudrait davantage de la liaison cartésienne « donc » dans la formule canonique de Cogito et il livrerait la virgule dans « Je suis, j’existe » des Méditations à un commentaire critique, quels qu’en soient les modes d’énonciation ou les accentuations de sens, ou encore les lectures logiques.

On pourrait sans trop de peine relever dans l’œuvre de Jacques Derrida toute un ensemble de variations anticartésiennes, et dans l’entretien même la résistance par exemple à l’égard de ceci : « je suis juif ». C’est la question de l’héritage (« avant même tout acte de naissance ») qui déplace et annule pour finir comme pour commencer toute réalité pleine du sujet. Pour autant, « je suis juif », il n’hésitera pas à l’affirmer tel quel, sans ambiguïté, formellement et catégoriquement, non pas sur le mode ontologique ou métaphysique, mais dans « certaines situations » ou circonstances et en raison de ces dernières. Jacques Derrida n’hésitera donc pas à s’affirmer comme juif, circonstantiellement. Inversement, l’appartenance stricte, naturelle, de principe et quelle qu’elle soit lui répugne, parce qu’elle hypostasie et substantialise, qu’elle fait en quelque sorte mourir. Oui, mourir, parce que « je suis » ne pourrait se dire absolument que par un mort, par quelqu’un qui n’a plus à vivre puisque son être engloberait toujours déjà toute sa vie et ce qu’il aurait à vivre. « Je suis » est l’inverse radical de « survivre ». Et « être juif » est tout autant l’inverse de « je suis ».

Mais que peut bien signifier « être juif », en dehors de toute tradition familiale, communautaire, de pratique religieuse, etc. ? Ceci, peut-être, dont Jacques Derrida ne parle pas, qu’il ne mentionne pas : être contraint de vérifier, de devoir vérifier, pour toujours, à jamais, à chaque instant, la thèse de Winnicott, dans La Crainte de l’effondrement, selon laquelle la catastrophe à venir a déjà eu lieu, et que la « crainte de l’effondrement » répond à un autre, premier, bien réel et que l’on peut qualifier d’originel parce qu’il n’est pas assignable et déterminable, enfin, à la fin, que cet effondrement fut causé, et qu’il le sera pour toujours, dans ses répétitions incessantes, par une menace, une volonté et aussi un acte d’anéantissement. Comme on voit toujours et encore sous nos yeux.

© André Hirt

 

0 commentaires

Soumettre un commentaire