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Vie et survie de Jacques Derrida, Apprendre à vivre enfin, Paris, Galilée, 2005. 2/4.

par | 15/12/2023 | Philosophie

II

Survivre

Au-delà ou en deçà de ce ton et de ces tonalités si enchevêtrées et complexes qu’on vient de relever de façon sans doute non exhaustives, et même contradictoires à propos du petit mot « enfin » (assurément, elles importent toutes car rien ne permet d’exclure totalement l’une au nom d’une autre), l’entretien auquel se livre Jacques Derrida forme un retour sur soi, conjuguant le retour et un long regard en arrière sur un parcours philosophique, ainsi qu’une projection, on le constate avec le surgissement, à la fin de l’entretien, d’une pose fantasmatique, celle de cette parole qui vient dans cette vie, déjà, d’outre-tombe. L’entretien est effectivement bilan, programme aussi, et par-delà la mort ! « Philosophe », Jacques Derrida l’est resté, parce qu’il le fut dès le début de son travail, et constamment, et comme au demeurant il le réaffirme encore en le revendiquant très fortement, et cela malgré, comme cela vient d’être dit, ce qu’on croit à tort être « la déconstruction » : « Et malgré toutes les questions déconstructrices que je pose au sujet de cette philosophie [la philosophie grecque, celle de l’Europe], je continue à lui dire un certain oui, et je ne proposerai jamais qu’on jette cela aux orties. Moi je n’ai jamais tourné le dos ni à la philosophie ni à l’Europe ».

Mais pourquoi donc faudrait-il opposer la déconstruction à la philosophie ? Précisément, la philosophie ne se joue et n’a lieu, vraiment, « enfin » est-on incliné d’ajouter en un autre sens du terme, que lorsqu’elle est déconstructrice ? Jacques Derrida estime en conséquence nécessaire de revenir, comme si souvent, sur ce terme constamment mécompris de « déconstruction ». Il lui soustrait immédiatement tout dimension négative, la notion se montrant consistante, tenable et opératoire seulement sur le versant du « oui », celui de la vie, en une formule étrange, à la tonalité nietzschéenne qui n’est pas si courante que cela sous sa plume, en précisant le terme de « survivance » : « la vie plus que la vie ». L’affirmation qui se tient au cœur de la déconstruction – « tout le temps, la déconstruction est du côté du oui » –, qui se mêle à un élan, qui déploie une transcendance, se déclare plus amplement encore dans la formule, à nouveau d’allure nietzschéenne : « je suis en guerre contre moi-même », ce qui signifie surtout que quelque chose de « soi » se dégage, se surmonte, en un mot gagne dans un éclat et une gerbe de oui(s). En amont comme en aval, si l’on peut dire, et la déconstruction y est tout autant à l’œuvre, on lit « je n’ai pas de justification ultime », donc ni à la fin et encore moins au commencement. La vie est inconditionnelle, tel serait pour ne jamais finir le sens, lui-même impulsif, et de la vie et de la déconstruction.

Plus généralement, afin de remettre les pendules à l’heure – au moment où comme aujourd’hui la déconstruction est annexée par des mouvements politiques qui visent à culpabiliser au nom d’autres identités et de satisfaction d’ego quand ce n’est pas de narcissisme, de désir de reconnaissance et surtout de ressentiments –, Jacques Derrida se déclare européen, critique et déconstructeur de l’Europe, ce qui signifie pour lui : « ce que j’appelle “déconstruction”, même quand c’est dirigé contre quelque chose de l’Europe, c’est européen, c’est un produit, un rapport à soi de l’Europe comme expérience de l’altérité radicale. Depuis l’époque des Lumières, l’Europe s’autocritique en permanence, et dans cet héritage perfectible, il y a une chance d’avenir. Du moins voudrais-je l’espérer, et c’est ce qui nourrit mon indignation devant des discours qui condamnent l’Europe définitivement, comme si elle n’était que le lieu de ses crimes ». La vie est « chance d’avenir », seulement si on a compris ce que « déconstruction » veut dire.

La leçon que l’on doit retirer avec Jacques Derrida de ces précisions porte sur la « langue », « l’amour de la langue » est-il précisé qui relève tout comme l’amour, en général comme en particulier, d’une question de langue, en ce qu’il convient d’être exact en s’efforçant de parler juste, d’une exigence il est vrai infinie, impossible, mais en quoi consiste justement toute la philosophie. Au demeurant, se trouve soulignée ici la règle qui guide la déconstruction. Et comme tous les grands philosophes qui sont, comme les poètes et peut-être même davantage qu’eux, reconnaissables en ce qu’ils « inventent » une langue nouvelle, Jacques Derrida, en raison de l’exigence d’exactitude et de justice (« la déconstruction, c’est la justice », déclare-t-il ailleurs), désire « laisser des traces dans l’histoire de la langue française », « voilà ce qui m’intéresse », conclut-il. Et c’est là déjà « survivre », « la vie plus que la vie », la vie des spectres et des fantômes, cet autre lexique que déploie Jacques Derrida. Les spectres, on devrait le savoir, se dirigent vers et dans l’avenir, ils sont l’affirmation même d’un oui, ils ne cessent de frapper aux portes de la vie. Ils sont les survivants, et d’abord les sur-vivants.

Au regard des nombreux livres et textes écrits par Jacques Derrida, quelle peut bien être l’intention de celui qui écrit, si ce n’est comme dans l’amour de souhaiter laisser des traces dans l’autre, de laisser se composer en lui des strates au sein de la mémoire, par conséquent de (se) « survivre », comme Socrate y parvient par sa seule parole en chaque philosophe et sans doute encore, comme un modèle, à l’instant de leur mort. Par ailleurs, Jacques Derrida manifeste le désir de « former le lecteur » au sens où, c’est l’hypothèse puisque l’idée n’est pas directement développée, les écrits font sens pour le lecteur, comme s’il les avait incorporés. De sorte que le sens a pour sens l’avenir, qu’il est lui-même dé façon décisive désir de la survie. Et pour boucler cette boucle, les écrits sont en vérité comme des dons, des paroles d’amour qui, quoi qu’il en soit, restent, font trace et puis vivent et survivent.

Certes, lui-même se souvenant, se retournant sur sa vie, Jacques Derrida croit percevoir « la structure » (c’est un mot qui revient dans sa parole, ici dans l’entretien, qui était là au début de l’œuvre publiée au début des années 1960, mais qui avait entre-temps, sous bénéfice d’inventaire bien sûr, quelque peu disparu) de l’existence. On lit en effet dans l’entretien cette formule : « la structure de l’existence » pour dire la dimension originaire de la mort, celle d’un mourir transcendantal, la naissance étant d’abord celle de la mort (un mourir transcendantal). C’est à telle enseigne qu’on porte et « vit » sa mort. Il n’en reste pas moins que les traces, les spectres et la vie l’emportent. Oui, mais c’est d’abord la survie qui éteint le vivre seul, qui n’existe pas, ainsi que le mourir seul, qui est abstrait et pur néant. La survie n’est pas seulement la vie au carré, mais la poussée et la pulsion (on risque ces mots qui n’appartiennent pas au lexique de Jacques Derrida), si l’on préfère plus modestement l’élan de la vie à travers la vie et la mort, ce lien tenace et indéfectible. C’est lui qui pousse et qu’on retrouve dans les mots de Jacques Derrida : « car la survie, ce n’est pas simplement ce qui reste, c’est la vie la plus intense possible ».

Refaisons un pas en arrière pour reprendre et relancer la vie : la philosophie aura été « déconstructrice » en même temps que « philosophie ». Les deux mouvements se croisent en effet, de même que dans l’époque moderne l’installation de la métaphysique de la subjectivité n’est jamais allée en même temps sans une critique du sujet, chez Descartes, chez Locke, chez Kant et surtout chez Hegel. Justement – de cette « justice » qui sera qualifiée d’ « indéconstructible » et que l’on se doit d’entendre, aussi et sans doute d’abord, comme la contrainte, ou plutôt la poussée et la pulsion la plus radicale du philosopher –, elle ne le fut pourtant jamais assez. Ainsi pourraient se formuler l’humeur et la théorie de Jacques Derrida, et cela vaut pour la vie elle-même : « jamais assez », ces deux mots que l’on entend résonner dans « enfin », au point que le mot ne marquerait ni une fin, ni un terme, ni davantage un but, mais bien une exigence de justice, celle de rendre justice, par conséquent une exigence de vérité (« la recherche du vrai sans condition »). Un « infini » s’ouvre ici, car l’inconditionnalité est malgré ce que sa signification suggère sans fond, sans raison suffisante assignable. À la vérité, elle est vertigineuse comme la vérité même.

Nietzsche, en sa probité de philologue, prétendait pouvoir douter plus que Descartes, en quoi et par quoi il était fidèle à Descartes et s’éprouvait en et à travers lui. De même, il existe une fidélité de Jacques Derrida à la philosophie, une fidélité « infidèle », on veut dire de survie – cette autre marque de cet « infini » qu’on vient de mentionner – comme l’entretien le relève un instant à propos de la langue, en quoi consiste précisément et à l’examen la plus grande fidélité.

Jacques Derrida fidèle … À la philosophie, à Socrate (oui, ici, dans l’entretien), à Husserl, au déplacement et à l’Abbau (le démontage) de Heidegger, du moins jusqu’à un certain point, celui de la vie et de la mort justement, celui de leur opposition, d’où la nécessité de déplacer à son tour Heidegger et jusqu’au point même où ce dernier aura déplacé la question de l’homme, mais encore au nom d’une démarcation problématique par rapport à l’animal en particulier et au vivant en général. Si la philosophie se « définit » par un certain nombre de gestes, indissociablement théoriques et physiques (affectifs), comme l’exigence du doute, l’attention au langage, la complication des choses, la rationalité, la prudence critique, la nécessité de reprendre les questions, de les reformuler dès qu’une réponse semble s’installer, alors Jacques Derrida apparaît, et plus que jamais dans l’entretien, de façon si claire et avouée, comme « philosophe » et philosophe « classique », on a la tentation de dire « pleinement » si ce dernier terme ne voulait signifier justement et en toute rigueur son contraire, son caractère justement infini et sans cesse à relancer. Est classique, en effet, ce qui est infini, qui ne cesse pas et dont les traces agissent comme des revenants.

En s’entendant bien sur le mot, en le précisant ainsi, le nuançant et le justifiant pour finir, ne pourrait-on soutenir que Jacques Derrida est un philosophe plus classique encore, si cela se peut entendre, que toute philosophie classique, car plus exigeante encore dans sa fidélité à la philosophie et à ce que philosopher veut dire ? L’idée s’impose que la philosophie, régie par la déconstruction qui doitlui être consubstantielle, n’a pas à (se) raconter d’histoires, celles-là que Socrate déjà refusait dans le Phédon (que devient l’âme après la mort, etc. ?). En effet, a-t-on suffisamment remarqué à quel point Socrate ironise quant aux demandes de démonstrations de l’immortalité de l’âme, comme à l’égard de toutes les formes de réponses, et encore et surtout à propos des désirs de consolation de ses interlocuteurs, qui ont juste peur, peur en définitive de perdre leur corps, et qui manifestent si peu de soin à leur âme en cette vie ? Or Socrate parle bien du soin que l’on doit porter à son âme ici et maintenant, (l’âme, c’est-à-dire la justice en et pour elle-même, dans son équilibre propre comme pour tout ce qu’elle aborde et conçoit), ici et maintenant en cette vie, si bien que melethè tanathou, l’apprentissage par l’exercice et le soin de la mort, n’est en vérité que celui du vivre ? « Philosopher, c’est apprendre à mourir », la formule est en l’état malheureuse, en ce qu’elle se trompe de régime et d’exigence, en ce qu’elle prend la question par le mauvais bout, par le pôle négatif, au lieu de faire valoir l’injonction à vivre et à savoir ce que vivre signifie.

© André Hirt

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