Opus 132 | Blog

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Le Quatuor à cordes en la mineur opus 132 de Ludwig van Beethoven, le XV° et avant dernier de la série, bien qu’il ne soit pas l’œuvre la plus connue, au sens médiatique du terme, du musicien, aura constitué pour de nombreuses personnes une entrée non seulement dans la musique, et ce qu’elle a de plus grand, n’ayons pas peur du mot, mais dans leur existence comme dans la pensée musicale qui en est l’expression, quand ce n’est pas la pensée tout court. 2. par Sara Intili.

par | 30/01/2024 | Classique, Musique

Œuvrer de penser

Une œuvre architecturale faite, dans les deux premiers mouvements, d’une concaténation de rhizomes sonores, une sorte de jubilation expressive des sentiments humains. L’on sent une profonde et inébranlable confiance au sensible qui accueille sans détours toutes ses potentialités. Puis, le baume après une cette déflagration, telle une confortation salvatrice, dans le Chant de reconnaissance du troisième mouvement. Celui-ci n’est pas une stase impensée et impensable, mais une tension en sourdine qui entretient l’énergie qu’elle recrée dans cette forme de silence plus que d’atténuation. Les deux derniers mouvements prennent en charge cette énergie qui possède un caractère conscient de s’affirmer, comme si le flux musical ressortait du Chant de reconnaissance régénéré par une connaissance plus profonde, plus précise de lui-même. Il semble avoir traversé un filtre de transparence, comme s’il avait acquis une clairvoyance définitive. Autrement qu’une logique du passage, de la transition, menant vers un état de perfection, il s’agirait, plus précisément, de « contagions de réflexions », faites de retours, de fuites en avant, d’un creusement qui se reprend, s’essaie à diverses combinatoires.

Une conquête cathartique qui n’est pas, loin s’en faut, chaotique parce que trop humaine. Il s’agit, en effet, d’un continuum d’intensités, de gradations diverses, qui révèle un prodige de construction, la fascination d’une structure inébranlable, presque immortelle. Comme certaines structures antiques provoquant l’admiration des hommes actuels qui, malgré l’avancée et le cumul des savoirs, n’ont pas achevé de creuser les arcanes de leur formation. Elles deviennent alors de véritables monuments de pensée, un prodige de création entretenant un mystère essentiel qu’il semble avoir déjà résolu lui-même.

C’est une véritable démonstration qui est mise en œuvre. La musique de Beethoven suggère des constructions géométriques mentales qui cartogaphient l’écoute elle-même. Elle se réfléchit sans l’écueil de la sidération, elle se creuse jusqu’au bout. Elle parvient à allier expression sensible et pensée structurée. La richesse du nuancier sensible n’entrave pas la construction mentale raisonnée. Leur antagonisme se résout à travers la métamorphose, laquelle n’est pas heurt, discontinuité, mais mémoire de formes en recomposition permanente qu’elle dispose en co-présence.   

Ainsi, cette œuvre de Beethoven, dont l’on se remet difficilement tant sa puissance de vérité impacte et informe l’être sur lui-même, fait œuvre de pensée et de penser, à partir d’une pensée de l’ouvrage. C’est à partir du terreau des sentiments humains, à partir, plus précisément encore, de la confiance sans compromis qui leur est octroyée, que semble s’édifier et surtout s’affirmer la pensée. Cela s’apparente à une véritable Genèse, dont le récit s’initie dès le Chaos. Un Chaos qui est déjà en recomposition et ceci est justement la condition de possibilité de la réflexion de la pensée sur elle-même, et de la mise en mouvement de l’écriture. Le silence constitue la langue du Chaos, il annonce l’avènement de la parole qui ordonne le monde. La parole est en gestation dans le Chaos, elle signifie déjà, son enfantement se réalise dans l’union du Chant et elle s’épanouit en se complexifiant comme structure pensée. L’Opus de Beethoven constituerait, ainsi, la trace d’une mise en récit de la création de la pensée, il ferait œuvre de récit fondamental.

La pensée, c’est ce récit initiatique qui prend forme à partir de l’écoute en œuvre. Les places sont d’ailleurs permutables puisque l’écoute est également une œuvre de la pensée. Car, il ne s’agit aucunement d’un lien de préséance temporelle ou de hiérarchie de valeur celui qui existe entre écoute, pensée et sensible. Tout cela ne nait pas, ne disparaît pas, mais se continue l’un à partir de l’autre. Le XV quatuor à cordes en la mineur de Beethoven se confronte à lui-même, et ne redoute pas de convoquer ce qui est présent, même le plus terrifiant. Il prend ce risque de s’exister en creusant les arcanes de l’être, en accueillant, écoute entièrement dévouée, les prodiges qui le constituent sans en redouter le savoir.

© Sara Intili

Lien d’écoute :

Quatuor Borodin, XV quatuor à cordes en la mineur Opus 132, Beethoven : https://youtu.be/SK75WCcUDkM?feature=shared

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