Derrière le titre de cet ouvrage, apparemment concentré sur l’analyse d’une seule œuvre de B.A. Zimmermann (1918-1970), Action ecclésiastique, on trouvera un parcours qui reconstitue l’ensemble de l’œuvre du grand compositeur. L’ouvrage est à nouveau d’une très rare érudition, qui toutefois ne tombe pas des mains du profane qu’on est et dont le nombre doit être nettement plus important, c’est le moins qu’on puisse dire, que celui du mince, très mince public averti. En effet, après des livres récents consacrés à Luigi Nono, mémorable, et celui sur Emmanuel Nunes, nécessaire, Laurent Feneyrou apporte dans l’ouvrage présent un éclairage à la fois musicologique et philosophique sur le compositeur et la personne de B.A. Zimmermann.
La personnalité : complexe, comme il se doit pour un créateur. La formule ne doit pas être prise pour un cliché, car cette complexité rejaillit sur la matérialité et les modes d’exposition de l’œuvre, en particulier les superpositions temporelles, les combinaisons sonores, les modes d’exposition des images et des sources sonores comme dans l’opéra Les Soldats. Autant donc de soubresauts de l’âme du musicien et d’abord en lui de l’existence.
Et il y a cette culture philosophique, en particulier des Leçons sur la conscience intime du temps, de Husserl, de la phénoménologie en générale, de Heidegger un peu (mais si les effets de l’effectivité d’une lecture sont patents, les sources de l’entourage indiquent que l’influence fut faible – étrange…). La culture théologique également qui se retrouve dans Action ecclésiastique, évidemment. Et cette culture littéraire ! Joyce, Ezra Pound, entre autres, parmi les contemporains.
Enfin, la maladie, les maladies, les troubles intérieurs, existentiaux comme on vient de dire, les souvenirs cauchemardesques ainsi ceux, omniprésents jusqu’au silence, qui concernent l’histoire allemande récente et qui se trouvent, de fait, intensifiés par le savoir dont on vient de faire rapidement état.
S’il existe un fil conducteur pour entrer et vivre cette œuvre de l’intérieur, il faut certainement s’attarder sur la constante méditation qu’elle consacre au temps. Depuis l’idée qu’un son n’apparaît pas dans le temps, mais qu’il est lui-même temporel et ouverture d’une temporalité et par conséquent d’une historicité, ce qu’avec Heidegger (!) on nomme historialité, on comprend que l’existence est en elle-même musicale. Davantage à cet égard : c’est la musique qui met en relief notre temporalité existentielle, qui la conduit dans ses méandres les plus ténus. Que le temps ne passe pas corroborerait cette première remarque puisqu’il consisterait en un « présent continu ». C’est pourquoi on pourrait préciser, c’est une suggestion, mais elle se fait irrésistible autant à la lecture du livre que depuis l’écoute de l’œuvre ainsi que de l’expérience qu’on peut en retenir, la puissance de la musique nous fait accéder à l’Être, autrement dit à la sensation de ce qui s’ouvre autant dans l’existence que comme monde.
Par ailleurs, ce temps n’est pas vectoriel, mais cyclique. Comme l’Histoire, il ne passe pas. L’Ecclésiaste, à chaque mot, nous en averti. La pensée en est insoutenable parce qu’elle tourne et retourne la présence d’une liberté qui ne parvient pas à se libérer. Et si la pensée détient quelque latitude pour s’exercer, c’est en nouant les soubresauts de l’être, ces intervalles, à l’aide de continuités expressives qui en recueillent et les trames et les divers aspects sous lesquels elles se manifestent et que le musicien parvient à rendre par des collages de textes, d’images et de sons.
On vient de parler de « puissance de la musique ». En effet, on en prend conscience avec B.A. Zimmermann puisque dans l’usage abondant qu’il fait des textes, qu’ils soient théologiques, littéraires ou philosophiques, la musique n’intervient guère à des fins d’illustration, mais tout au contraire en les creusant. En d’autres termes, elle les révèle, elle en traduit la vérité, autant qu’elle en approfondit la pertinence historiale et plus largement historique.
Et on a parlé de liberté. Elle est en suspens. Dans Les Soldats, elle se tient au cœur comme au terme de l’œuvre. Celle-ci énonce pour finir : « délivre-nous du mal ». Comment se délivrer du mal ? Le titre de Action ecclésisatique est : Ich wandte mich und sah an alles Unrecht, das geschah unter der Sonne. [En m’approchant, je ne vois partout qu’injustice dans ce qui se trouve sous le soleil.]
L’Ecclésiaste se noue ainsi à la trame complexe, hyperbolique au sens historique, des Soldats. Existe-il donc une chance, dans ces conditions, pour une liberté alors que cette dernière œuvre présente des scènes qui, à la fois isolées et congruentes, sont absurdes ? Une consolation est-elle-même concevable ? Ou bien le temps n’est-il que ce qui fuit de l’intérieur, qui dans sa cyclicité, qu’on dira infernale, ne propose aucune échappatoire. Entre la sphéricité du temps et sa linéarité qui en dessine et représente l’apparence, il n’existe pas de différence.
Les riches analyses de Laurent Feneyrou, sur lesquelles le lecteur ne peut que broder, qu’il lui faut approfondir en se mettant à l’écoute de l’œuvre abondante, hélas peu jouée, de B.A. Zimmermann, lui apprennent au moins ceci, s’il le faut encore, que la musique est une pensée intégrale, que c’est une musique de cette sorte qui permet de s’éclairer dans la nuit des temps présents, non pour en dégager une lumière, bien improbable, mais pour en révéler l’état, y isoler également des beautés, parfois même des grandeurs, en somme pour se mettre à la hauteur de la pensée parce que sa fonction est de s’opposer aux illusions. Et la musique est tout le contraire de l’illusion dans la mesure où elle touche au réel.
La musique de B.A. Zimmermann est une musique du réel.
Il faut reprendre pour tenter de comprendre un peu mieux, sans se raconter d’histoires.
Sous bénéfice d’inventaire, mais ce n’est guère un reproche, peut-être un ajout, il n’est jamais question chez B.A. Zimmermann ni chez Laurent Feneyrou de Heinrich von Kleist. Or, la phrase étonnante, terrifiante, qui porte sur « l’organisation défaillante du monde » (die gebrechliche Einrichtung der Welt) peut instruire.
L’apparence du temps est celle de la continuité. Celle du présent, via les analyses de Saint-Augustin sur la triple nature du présent, avec ce privilège accordé à la rétention absolue du présent-présent, désignons-le ainsi et dont Dieu détermine l’assomption en nous comme hors de nous, confère une illusion plus résistante encore. La cyclicité du temps en fournit l’image, et toutes ces implications théoriques et références soutiennent l’œuvre de Zimmermann jusqu’à Action ecclésiastique qui va leur réserver un sort funeste, jusqu’à leur destruction.
Si l’on peut se permettre de se référer cette fois-ci à Kleist, on se trouvera dans le rapport au temps comme à l’Histoire devant des chutes, des gouffres dont le style de l’écrivain, déhanché, abrupt, inabouti souvent, toujours périlleux syntaxiquement, reproduit les affres.
Le temps lui-même, mais il n’y a presque plus ni temps, et moins encore de temps en tant que tel, ce que la musique va devoir endurer, elle qui conduit le temps et qui a laissé derrière elle cette idée très illusoire selon laquelle c’était le temps qui instruisait la musique en la scandant, le temps donc, à la fin des fins (à la fin des temps !), s’épuise, n’avance plus, ne tourne même plus en rond pour manifester sa sphéricité, mais explose. Pour une fois, vraiment, réellement, time is out of the joint. Il ne s’agit plus dans cette formule dévastatrice d’une remarque dont une psychologie angoissée serait l’origine, mais d’une perte d’essence comme de tout repère du temps.
Dans Action ecclésiastique, cet assemblage à la Walter Benjamin, un double du livre sur le Drame baroque (Ursprung des deutschen Trauerspiels), de citations, le langage en vient à se crisper sur les paroles du Grand Inquisiteur dans les Frères Karamazov de Dostoievski, jusqu’à l’obsession. Le langage lui aussi se détruit en se vidant de toute fiabilité.
Ces retombées d’explosions donnent lieu dans une mise en scène imaginaire, comme cela peut être le cas l’opéra avec Les Soldats, à des détails semblables aux feux mourants d’un Big Bang métaphysique. Les détails sont les citations. Dans ce cas de figure, citer, c’est agoniser.
Il est vrai que ces mouvements désordonnés laissent l’auditeur stupéfait et démuni, car ils nuisent à l’intelligence d’ensemble. C’est que la notion d’ensemble nécessiterait d’être repensée et reformulée, ce à quoi nous conduit (il n’y a pas là d’ « invitation » !). La musique se fait immobile, comme recueillie dans sa sidération, presque pieuse dans son athéisme, en un mot elle s’effondre avec le temps, elle sombre dans le chaos.
Et Kleist avait donc vu très juste, historiquement au moins : tout se défait. Nous nous trouvons dans l’anti-création. La musique de B.A. Zimmermann joue alors du blues…
Le texte bégaye, comme Kleist, le langage se mâche lui-même et s’avale. Il n’est plus que sa dévoration. Au terme de cet anti-sacrifice (rien ne se fait au nom de quelque chose ou dans un but – il n’existe pas de catharsis !), le langage se révèle dans sa vanitas vanitatum, à la fois dans sa syntaxe et dans ses mots et emporte la musique dans son effondrement sur soi. L’Ecclésiaste vient de passer dans le registre de l’Action, ses paroles se réalisent.
L’existence de B.A. Zimmermann s’est supprimée en même temps que la musique qui lui donnait sa raison d’être en 1970. Il reste la musique.
© André Hirt


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