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In memoriam Sofia Gubaidulina

par | 27/04/2025 | Contemporaine, Editoriaux et chroniques, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Quelque chose vacille dans les graves, on pressent que les harmoniques veulent prospérer, qu’elles prennent peu à peu confiance (appelons cela de la foi), jusqu’à percer la lumière. Ces graves sont « très graves » chez la prêtresse Sofia Gubaidulina, et abritent le souvenir de tous les possibles commencements du monde.

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Des glissendo circulent tapis en long et en large et embrasent l’ombre mordorée des différentes tessitures : les yeux sont aux écoutes. Des canons compacts et linéaires s’apprêtent, le spectre éclate, l’accord parfait apparaît comme l’or d’un nombre, un éventail de lames de lumière s’élève, qui sombrera probablement l’instant d’après.

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Cycliquement, dans la musique de Gubaidulina, ces lueurs de plans d’eau frappés à plat ! Ces traces de mélismes, ces débuts d’acouphènes au ras du sol. Il y a encore quelque part à débusquer, qui se révélera à la lumière d’une bougie, la même qui éclaire les toiles de Fantin-Latour.

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Dans le concerto pour violon Offertorium, le thème royal de l’Offrande musical qu’on reconnaît d’emblée est rapidement déconstruit pour passer de main en main, les notes sont distribuées à différents instruments, un peu à la manière des mélodies de timbres de la seconde école de Vienne. Fragile et transparente, ou au contraire âpre et brouillonne, teintée d’improvisations furtives, l’ordonnance évolue, visite la micro-tonalité, les formes sérielles, ou subitement aboutit à l’éclat d’un accord parfait qui se mettra bien vite à rouiller. Ressacs colorés, volumes à contre-jour, un soleil est venu s’encastrer entre deux pupitres buissonnants, un brasier d’eau montre de loin neiger la lumière au loin. Et sans que l’on s’en rende réellement compte, le thème s’est comme mué en un chant liturgique séculaire qui sillonne de long en large l’orchestre comme une icône en procession.

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Le nombre d’or régit le timing des événements sonores, comme chez Guillaume de Machaut, l’émotion brute est appariée au pouvoir des chiffres. C’est ainsi que baignés d’une lumière angélique, les sons s’abstiennent, dévêtent ce qu’il y aurait à entendre. Le cuivre et le lithium convoquent une paroi où s’infiltrer, les textures bourdonnent, de sorte que la musique est bien incapable de séparer la logique rationnelle du mysticisme irréfléchi. Des grondements remontent des profondeurs en se cognant, et couvrent l’irrésolu. Chassé-croisé : une flûte relie des points rougeoyants, les ombres cherchent des crêtes où rajeunir. Ce qui demeure du soleil de cette musique restera longtemps tiède sur la baie vitrée. (D’après Musique pour flûte, cordes et percussions)

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Des accords se mordent à contre-temps les lèvres. Les pupitres instrumentaux, tour à tour, dans un mouvement de détente, quand d’autres tardent en soins intensifs.

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Sur les pentes du Golgotha, le silence et aussi bien engloutissement que choc ébloui : Sieben Worte – creux et climax dramaturgiques. Un souffle des cordes avorte sa dérive. La soif appelle au verdoiement, elle crie encore à qui peut entendre, aux prairies de la lucidité. L’éponge vinaigrée tendue au bout de la perche ne fait que retarder l’inéluctable. Les sons se tendent, se croisent maintenus dans leur élongation, ils sont la crucifixion même.

© Mathieu Nuss

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