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Camille Saint-Jacques, Désir de peindre, L’Atelier contemporain • Écrits d’artistes, 2025.

par | 24/01/2026 | Arts, Bibliothèque, Peintures

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Quel livre peut être, c’est à la lecture une évidence, plus proche de la peinture que celui-ci ? La peinture, qui est un domaine, une espace dans lequel on ne se représente certainement pas, seulement, mais auquel s’ouvre la pensée, celle de l’ailleurs (l’objet du désir, la mort, l’animalité, le vivant, la spiritualité…). Et quel livre peut être davantage celui d’un véritable artiste – c’est-à-dire en l’occurrence, autre évidence, le sujet (ou l’ « objet ») d’une contrainte, d’un « il faut », eux-mêmes se confondant avec le « désir » dans ce qui peut toucher au cœur de la vocation d’artiste, cet étrange appel, cette interlocution irréfutable, un peu tragique en ce sens, car sans la moindre relève ou issue – que celui de Camille Saint-Jacques ?

Un livre qu’on peut lire dans l’ordre, car on y repère une sorte de progression, d’avancée s’agissant de cette réflexivité qui porte à interroger les raisons de peindre, ou bien en l’ouvrant au hasard, et de telle manière que les autres parties de l’ouvrage s’en trouvent autrement éclairées.

Le titre, tout d’abord, dont l’essentiel provient, on le sait de la prose poétique de Baudelaire, qui s’achève, on l’oublie, sur ceci, qui renseigne sur ledit « désir » :

« Il y a des femmes qui inspirent l’envie de les vaincre et de jouir d’elles ; mais celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard. »

Quel est le regard qui peint et éveille le désir ? Dans quel ordre faut-il comprendre ? Qui peint ? Ou qu’est-ce qui peint dans qui peint ? Et ce regard, n’est-ce pas plutôt lui qui peint et fait peindre ? Partant, qu’est-ce que peindre ? (la question, pour une fois, s’avère compréhensible parce que déterminée), dans la mesure où il ne s’agit pas seulement de la dimension matérielle de déposer de la couleur sur un support. Lacan notait bien que « lorsque Cézanne peint des pommes, il fait tout de même autre chose que de simplement peindre des pommes ». Les pommes ? Pourquoi les pommes ? Le désir et les pommes, se demande-t-on depuis la Genèse ? Les pommes, ou bien autre chose, ont affaire au désir, aux regards d’abord, ceux qui sont portés comme ceux qui sont échangés, à la furtivité du sens que le peintre se trouve sommé de faire apparaître, dans l’éclair aussitôt suivi d’une nuit, comme dans un battement de cils (le Augenblick de l’allemand). Les pommes enfin, parce que comme le désir elles ont affaire avec l’élémentaire.

On n’en pas fini avec le titre, car l’auteur a supprimé, intentionnellement on le suppose, l’article par lequel Baudelaire détermine son titre. « Désir de peindre » n’est aucunement la même chose que « Le désir de peindre ». L’absence d’article désigne à la fois une origine plus lointaine et profonde et aussi, en même temps, un enveloppement dans un absolu. Un absolu dans lequel chaque grand artiste se débat comme il peut. Et ce sont, ce peu qu’il peut, ses œuvres. En revanche – mais faut-il le répéter ? certainement, à jamais, et plus que jamais à présent – celui qui « joue » à l’artiste, qui se croit le sujet de son art, son producteur pour tout dire, ignore ce que peindre veut dire, parce qu’il n’en a pas rencontré le désir. Ce qui, déposons cela sur ce très bel ouvrage, signifie autre chose encore, que ce qu’on appelle « l’art » n’est en rien fini, en tous les sens, parce que ce désir de peindre en marque la nécessité, l’activité et la présence. On allait dire, « l’humanité ».

L’art est ce point de méconnaissance de sa propre pratique. La peinture en l’occurrence, provient d’un non-savoir. Et c’est à cet égard qu’elle porte et déploie en elle un possible. Camille Saint-Jacques ne l’ignore pas, il le formule à sa façon, de façon répétée. Le régime de la peinture ne naît pas d’un regard en arrière, mais, et Baudelaire le formulait à sa façon, de celui qui est rencontré, celui qui vient, se porte et se dépose. « Du regard naît la lumière », écrit Camille Saint-Jacques.

À cette fin, il faut parler de patience (le mot se trouve-t-il dans le livre, je n’ai pas vérifié), mais celui d’attente s’y trouve bien pour « accueillir ce qui advient ». Peindre est une expérience, et non un savoir (« Ne sachant pas dessiner… »). Au demeurant, il n’y a d’art que pour les idiots, ceux qui ne savent pas, qui savent qu’ils ne savent pas. Et c’est si difficile : « On ne crée que seul, en réponse à l’appel toujours plus pressant du néant ». La peinture, plus précisément, on le sait bien, est l’art des idiots. À la différence des aquarellistes, et ce propos-là est passionnant (l’aquarelle est très, très difficile, très technique, elle suppose beaucoup de savoir), la peinture vient de l’immédiat, de la violence élémentaire de l’être agité. On est peintre de naissance, écrit l’auteur à un endroit, et c’est aussi pourquoi le désir de peindre ignore sa provenance, puisque « l’oubli est au cœur de la création ». Autrement dit, naître et mourir se bouclent l’un sur l’autre. Baudelaire, Camille Saint-Jacques.

Ce livre est juste, exact, tragique et profond. Il est nerveux, inquiet, et si maîtrisé intellectuellement.

© André Hirt

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