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Arpenter l’oubli 1/3. D’Un endroit inconvénient de Jonathan Littell et Antoine D’Agata (Gallimard 2023).

par | 18/04/2024 | Bibliothèque, Littérature, Philosophie

Stehen, im Schatten

des Wundenmals in der Luft.

Für-niemand-und-nichts-Stehn.

 

Unerkannt,

für dich

allein.

 

Mit allem, was darin Raum hat,

auch ohne

Sprache.

Paul Celan

 

 

I.

 

Que reste-t-il de Babyn Yar ? Là, dans ce vaste ravin de la bordure nord-ouest de Kyiv, « 33 771 » Juifs sont assassinés par les Einsatzgruppen et leur collaborateurs locaux, les 29 et 30 septembre 1941. Les massacres de la « Shoah par balles » s’y poursuivent les mois suivants, faisant entre 100 000 et 150 000 victimes au total, majoritairement des Juifs, mais aussi des Roms, des prisonniers de guerre soviétiques, des combattants nationalistes, des prêtres orthodoxes, et des malades d’un proche hôpital psychiatrique. Les corps des victimes, celles de la große Aktion comme celle du camp de concentration de Syrets bâti en 1942 juste à côté du ravin, y sont systématiquement précipités. En 1943, la Sonderaktion 1005, visant à effacer toutes traces des crimes avant l’arrivée de l’armée rouge, réquisitionne les détenus du camp pour exhumer les cadavres du yar et les brûler sur place. Dans les années cinquante, le régime soviétique poursuit le travail d’effacement en comblant le ravin. Puis, en 1973, la tour de télévision, devant se dresser dans le ciel à la gloire du socialisme, est bâtie sur les ossements des assassinés, déblayés par les machines de chantier. Quant à la « politique mémorielle », elle se résuma longtemps au silence en raison du refus soviétique de reconnaître la catastrophe. Le début de reconnaissance qui suivit ne fut qu’une oblitération supplémentaire, l’autorité occultant la judéité des victimes (que l’on songe au destin de la création de la treizième symphonie, Babi Yar, de Chostakovitch). Aujourd’hui, ce silence s’est inversé en une prolifération, difficilement lisible, cacophonique, de monuments en lesquels chaque communauté commémore ses victimes, et de projets qui de se concurrencer alimentent des débats perdant de vue voire recouvrant ce dont il en va.

         Que reste-t-il quand il ne reste rien ? C’est à maintenir cette question, c’est-à-dire à s’y maintenir encore, malgré le désarroi qu’elle suscite, que s’ouvre le livre de J. Littell et A. D’Agata. À l’origine du livre, il y a la répétition : celle de la question – et avec elle, aussi intraitable, la même, celle du « et » de « littérature etquestion éthique » qui revient à Blanchot ; la reprise par Littell, sur la proposition d’un ami, de l’approche du désastre initiée, par la fiction, dans Les Bienveillantes, et le oui de d’Agata, « par hasard à Kyiv », à la demande faite par Littell de s’y engager avec lui – d’où le caractère hybride du livre, indissociablement texte et album photographique ; la reprise de la première version du livre, qui, achevée la veille de l’invasion russe du 24 février 2022, fut frappée par l’histoire – d’où la composition du livre : l’approche de Babyn Yar passe (sans en sortir) par Boutcha.

Que reste-t-il quand il ne reste rien ? Il reste – l’endroit. Dans et par cette réponse le livre maintient la question. Qu’est-ce qu’un endroit ?  Là où les êtres humains vont et viennent, vivent, meurent, passent, circulent – sous ce même ciel, sur cette même terre, dans cette même ville de Kyiv. Là même ? Pourtant, tout a changé. Babyn yar, le « ravin de la vieille », est comblé, aplani depuis longtemps – et jusqu’à très récemment n’était pas même précisément localisé –, on a bâti là des immeubles d’habitation, une tour de télévision, des églises et une synagogue, un hôpital psychiatrique, des boutiques, une station de métro, on a aménagé deux parcs etc., et là où la terre affleure encore, une épaisse végétation l’a recouverte, le paysage est tout à fait autre. Il n’y a plus rien à voir : « Antoine était aussi peu convaincu que moi : « Tu veux que je photographie quoi, au juste ? » Décidément, me disais-je, mieux vaudrait peut-être tout planter là. Oublier cette histoire, passer à autre chose. » (§ 6.) Ce « rien à voir » de l’endroit n’est toutefois pas la simple absence de ce qu’il y avait là jadis, il possède sa propre dynamique, il est un mouvement d’emportement. Vivants, les habitants, les visiteurs, les usagers de l’endroit, y passent, poursuivants leurs propres fins, vaquant à leurs occupations, à côté, à travers, par-dessus ou par-dessous le lieu, comme le laisse voir la photographie thermique de la foule sortant de la station de métro Dorohozhytchi (p. 18). On circule. En vérité, ce rien à voir s’impose, impérieusement : « Circulez, il n’y a rien à voir ! » L’endroit, ce n’est rien d’autre que ceci : passer à autre chose, oublier l’histoire. Le titre du livre – il faudra y revenir – est une traduction – une reprise – de l’expression, en anglais, par laquelle l’historien Vladyslav Hrynevytch qualifie Babyn Yar : « an inconvenient place ». Place, πλατεῖα ὁδός, le chemin large et plat, où l’on circule sans difficulté, sans être arrêté par une irrégularité du terrain, par un ravin. Rien donc, sinon la vivante agitation de l’« endroit », in directum, où peut se lire un certain mouvement, une direction déterminée, droite, allant directement au but.

         Là pourtant, dans l’endroit même, quelque chose ne va pas. Cela, aussi inévitable qu’imperceptible, mais qui se trahit, notamment, dans l’impérieuse lourdeur du circulez-il-n’y-a-rien-à-voir, transit l’endroit et l’expose – au tremblement. De l’endroit, s’il est aussi le « costé le plus beau, le plus doux, le plus uni, le plus brillant d’une estoffe, d’une toile » (Furetière), ce « quelque chose » est l’envers. Inséparable de l’endroit, il est, en lui, plié. Cela, avant de parler d’histoire ou de mémoire, pour l’approcher, nommons-le le lieu. C’est de cette différence de l’endroit et du lieu, qui paraîtra d’abord abusivement et arbitrairement terminologique, que Littell tente de penser Babyn Yar – « pas seulement une idée, mais […] pas non plus tout à fait un endroit. » (§ 9.) – comme une monade. Parler pour Babyn Yar – et non pour le sujet qui s’y trouve – de monade, implique ici deux choses : il s’agit d’une ouverture finie, d’une « perspective », qui de l’impliquer en elle exprime le monde dans son ensemble, non tant comme un analogon du monde, mais comme ce là où, de proche en proche, l’ensemble du monde et de son histoire sont en jeu ; elle est tout entière différentielle, elle n’est que replis, parmi lesquels, celui de l’endroit – le « département limité », visible et animé d’un mouvement propre – et du lieu, qui, retiré dans l’endroit, le borde comme l’ombre sans laquelle il n’est point de lumière. Plié, le lieu est là, partout, il vient en présence demeurant caché, inaccessible comme tel. Cette différence n’est pas statique, le lieu, ce rien (à voir) dans l’endroit, appelle, ou, du moins, incline. Déjà le circulez-il-n’y-a-rien-à-voir « poussera une personne un tant soit peu réfractaire à justement circuler, circuler sans fin. » (§ 11. nous soulignons) Ce qui commence de s’énoncer ici est la méthode à partir de laquelle seule s’ouvre le livre (et en lui, le rapport du texte et des images, qui, précisions-le, n’illustrent pas le texte, mais vont avec lui). Notre propos, dès lors, ne sera que de la suivre pour tenter d’approcher Babyn Yar, fût-ce de quelques pas encore lointains.

Par méthode, il ne faut aucunement entendre une procédure préétablie devant aboutir à un résultat escompté, une rigueur d’enquête de terrain fût-elle requise : « Arpenter, inventorier, photographier, décrire. Jour après jour. Saison après saison. » (§ 12.) La méthode est un certain pas. Elle consiste très concrètement à marcher, et même à circuler, en quoi elle n’est qu’une mutation du circuler dans l’endroit (pas plus le lieu n’est-il un espace en jouxtant un autre, celui de l’endroit qu’il faudrait quitter pour entrer dans le lieu). Circuler dans l’endroit, certes, mais sans fin. Quelle différence ? D’abord, cela signifie que l’approche du lieu n’a pas de terme où le lieu est atteint et, pour ainsi dire, possédé. Avec ce dont il en va ici, Babyn Yar, il n’est pas possible de « régler les comptes », de le rapatrier dans l’endroit pacifié et clos, lavé de son inconvénience, et cela quel que soit le savoir apporté ou le geste commémoratif entrepris : de ce pas la répétition ne trouve nulle dernière occurrence d’où elle reçoit son sens. Plus profondément, cette circulation n’a pas de fin en tant que τέλος fixé par une volonté. Pourtant, dira-t-on, n’y a-t-il pas à cette démarche un but, affiché dès le début du livre, « écrire sur Babyn Yar » (§ 3.), en dire quelque chose comme « zone d’aliénation » ? Certes. Mais Littell, avant même ce passage, citant Blanchot, trouble la simple ordonnance télique du pas sur l’écriture comme fin : « Vouloir écrire, quelle absurdité : écrire, c’est la déchéance du vouloir. » (§ 2.) Nous ne pouvons ici nous attarder sur la parole de Blanchot. Mais, en sorte de questionner plus avant le rapport du lieu, du pas et de l’écriture, disons ceci : le pas ne se règle pas sur une fin, il suit la topographie. La méthode que nous tentons de comprendre ici est une méthode topo-graphique.

En quoi cette méthode est-elle nécessairement topographique ? Pourquoi suivre la topographie, mieux qu’une autre dimension de l’endroit et de sa mémoire, rendrait possible une approche du lieu ? Cela semble d’autant moins pertinent que de la topographie à l’époque des tueries, il ne reste à peu près rien : « On m’avait dit : Babyn Yar, c’est ici. Mais Babyn Yar c’était un ravin, et ici tout est plat. Quel drôle de non-lieu, même les ravins ont disparu. » (§ 23.) De restes conservés à l’identique depuis l’époque des tueries, il n’y en a pas ou presque pas, « même les ravins ont disparu », c’est-à-dire que même ce qui est peut-être le moins exposé au changement, le visage de la terre, qui, comme nous l’avons dit, reste la même, n’a pas été conservé. Pour le dire encore autrement : en deçà des bourreaux et des victimes eux-mêmes, de leurs corps, de leurs instruments et effets personnels, la dimension même où l’incident est survenu, pas plus que le temps, ne s’est conservée à l’identique. Mais, s’il en va bien dans ce livre de ce qu’il reste, et donc de traces, ne fait-on pas erreur à les considérer comme restes « conservés à l’identique », comme le fragment présent, au moins partiellement inchangé, qui oriente et nourrit la recherche positive sur l’événement historique ?

© Maxime Faure

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