Opus 132 | Blog

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(À l’écoute) Fusées (notes éparses), par Mathieu Nuss.

par | 30/12/2023 | Littérature, Musique

Des ombres grégaires gravitent autour d’un arpège unique. Diluvien puis dilaté, le vocabulaire du vent, inépuisable, l’instrument traverse un nuage d’avril-mai, sans qu’il n’ait à produire le moindre son. Attoucheuses gestations du jour qui versent l’écoute. (D’après Vortex temporum de Gérard Grisey).

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Satyres de Maurice Ohana – une flûte au ras du sol se dédouble rapidement, sa mélodie tente par déphasage de faire danser un cyprès – le plus rigide et le plus haut qu’on puisse imaginer – contre lequel elle grimpe. Ainsi la paire de flûtes, ayant bien vite dépassé l’apex, heurte alors le ciel, invite à sa torsion, puis le farfouille dans tous les sens pour en dénicher une astrologie nouvelle.

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Bien qu’amoindrie, la pulsation cardiaque mimée aux timbales et aux cors bouchés parvient, mais pour combien de temps encore, à maintenir le mourant du côté de la lumière. Ce qui reste aux prises, chevillé, à l’image d’un ciel d’été sous perfusion qui lutte chaque soir pour ne pas mourir tant l’ivresse du jour fut éprouvée. (D’après Mort et transfiguration de Strauss)

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3ème Concerto pour piano de Serge Prokofiev – un silence déniché au lance-flammes, plus diabolique encore que ce qui a précédé. Chœur de bassons qui prennent leurs respirations dans la terre meuble. Flammes du piano qui torturent un tas de bois dans ses derniers retranchements. La fin de l’opus avec un piano très gratté, très guitare, annonçant les riffs et l’instrumentarium électrique.

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Par opposition, le sursis du son, la contention, malgré et malgré, du susurrement webernien.

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Salles d’attente, parkings et ascenseurs à susurrante climatisation, à musiques dans lesquelles les fumigènes ont déserté, les départs de feu ont tous été éteints en temps et en heure, et les gaz asphyxiant aspirés. Les lieux sont sécurisés, impeccablement douchés par le réseau de sprinklers qui projettent ces musiques stérilisantes.

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Précautions que prend l’apesanteur en inspectant ses parages directs, luisant nappage d’ombres des sons et des torsions qui s’unissent. Toile de temps. La musique de Morton Feldman vit maigrement, sans laisser d’indice de son déroulement. Vapeur rousse des électrons libres et des pollens dont on ne saura rien sinon qu’aucun poids ne les contient. Les grands espaces ont accordé un titre de séjour à l’ennui, leurs vapeurs dépassent 3 heures de musique, puis 4, 5 bientôt…

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Des impulsions très sèches ont lézardé le placo-plâtre. La musique de Salvatore Sciarrino s’approprie chaque motivation de l’air, le mobilier de la pièce réagit aux mouvements, aux balancements de toiles d’araignée – veillée des bruits de ventre du jour. Sensitivité élevée à la puissance dix, les cœurs, muscles durs et désoxygénés des instruments à vent, compilent une dramaturgie de l’intérieur : expectorants, fumigations, diffusions, crépitements, jets pulsant de glycol anti-gel.

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Galina Ustvolskaya : les pieds de sa musique ne s’arracheront pas du tatami ; radiations qu’un do et qu’un mi répétés émettent, d’une brutalité irréversiblement campée.

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Le « Et resurrexit » – point pivot, temps fort, tant attendu d’une Messe, et particulièrement renversant dans celles de Bruckner, la conviction y est chaque fois martelée fortissimo.

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Pourtant paré pour le chant, ou plutôt pour le re-chant – le marasme de la seconde guerre toucherait à sa fin, du moins Richard Strauss le pressent au vu de l’avancée des troupes alliées début 1945 – le bloc de cordes que sont Les Métamorphoses, pétrifié devant tant de dévastations, ne parvient pas à se dépêtrer des circonstances. Thrène en ressac inconsolable, en envolées avortées, démuni, qui nous esseule, poignes contre terre, et qui enfonce notre esseulement au plus profond. Presque une demi-heure du chant d’un sang qui, pris de vertige au-dessus d’un gouffre en point d’interrogation, coagule et fait résonner la pesanteur de l’homme, des êtres las, lourds, monstres, lents. Et perpétuels.

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Prima la musica : musiques tout et rien, celles de la faune, des moteurs, celles des respirations, de l’Atlantique et des vents, celles des appareils ménagers, des sphères, musiques superposées, additionnelles, dissymétriques qui envahissent l’espace. Ou encore la musique chorégraphiée de chacun, la tonalité enfermée dans le sac de peau de chaque être qui nous voisine.

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Ce qui avait pénétré nos yeux, nos oreilles, ce qui avait glissé sur notre peau, avant même que l’on sache toucher, entendre et regarder, ce fut l’aube ravélienne de Daphnis et Chloé, elle s’est levée, antédiluvienne, comme une lente lame de fond venue nous introduire au beau milieu d’un paysage chargé d’air pastel, du sel des magies bleue et noire, d’atolls d’oiseaux flûteurs et de végétation pépiante.

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Bruckner 9ème – les motifs se relaient ou isolément ou par vagues dans les pupitres, progressivement se transforment en une sidérante architecture, les cellules rythmiques et les notes se chargent toujours un peu plus d’absolu, d’au-delà. La profondeur, béance même, que crée cette musique se continue sans nous qui ne pourrons jamais nous enfoncer suffisamment, et parce que le miraculeux se passe si volontiers du genre humain.

                                                     

© Mathieu Nuss

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