On écoute la musique que l’on connaît déjà, inconsciemment même on retourne sans cesse vers elle, autant dans l’écoute que dans les choix de concerts ou d’achats de disques. Et puis tombe dans l’oreille une autre musique, improbable, on va y revenir, qui ne peut pas venir là, ici, à la manière d’un fruit du hasard.
On connaissait pourtant bon nombre d’œuvres d’Alfred Schnittke, on écoutait même très régulièrement les 2° et le 4° quatuors (les Berg y sont remarquables), le Concerto pour violoncelle également, c’est seulement ce qui vient à l’esprit parmi bien d’autres pièces. Mais la musique chorale ! Bien sûr, sous les latitudes d’existence du musicien, cette forme chorale est quasiment naturelle. Elle l’est bien moins pour nous. Dans les morceaux ici proposés, on atteint néanmoins une autre dimension, qu’on dira élevée, et grâce à laquelle on est porté vers ce qu’on ne pratiquait pas et qu’on ignorait absolument.
Et avant d’y revenir, quelque chose traverse cette musique qui concerne très directement nos vies, la façon dont elles se déroulent, on dirait au hasard, sûrement pas par quelque nécessité, mais en revanche en connaissant parfois une révélation, elle-même au contenu tout à fait improbable, ce qu’on peut appeler l’inouï. Et cette écoute nouvelle ne l’est donc pas simplement dans la mesure où elle connaît l’appel de ce dont elle n’avait strictement aucune idée. Elle éveille bien davantage qu’une sensation jusque-là inconnue, on pensera plus exactement à l’ouverture de perspectives, de visions et même d’élargissement de l’existence qui, dans l’après-coup de l’écoute, apparaît sans cette découverte bien convenue et comme asséchée.
Et c’est ainsi une musique de l’existence qui nous arrive, qui fait brèche en elle autant que pour elle et sa conduite. Certes, on premier abord, la musique contient cette dimension mystique, peut-être se dit-on aussitôt avec le soupçon qu’il ne s’agit pas de l’essentiel, de quelque chose de plus terre-à-terre, s’il ne s’agissait pas du Ciel, on veut dire la pratique de nos vies, à travers nos erreurs et surtout nos fautes, dans l’espérance qu’une salvation pourrait être possible, elle qui s’avère peut-être aussi improbable et imprévisible dans ses actions que la musique nouvelle elle-même.
Les Trois hymnes sacrés de 1984 sont des prières. Un jour, il faudra s’arrêter plus longuement sur la nature de la prière qui, certes, croit être indéfectible d’une pratique religieuse, mais sans que cela soit vrai (de même, la spiritualité n’est pas davantage l’apanage de quelque religion que ce soit). Disons pour aujourd’hui que la prière est, en mettant la demande de côté qui est soit puérile soit commerciale, cette pratique de la subjectivité dans laquelle elle s’adresse à sa part d’inconnu, et ce faisant s’interroge et se problématise en se portant vers un langage. La prière est non seulement un langage privé, mais d’abord, plus essentiellement donc, l’invention d’un langage. À cet égard, on peut risquer l’idée d’une expérience majeure de la subjectivité au cours de laquelle elle apprend d’elle-même. Et en quelque sorte se reçoit dans l’attention qu’elle suscite en même temps qu’elle ressent.
Partant, la musique de Schnittke met incontestablement en présence du sacré, celui-ci étant constitué par cette dimension que nous ignorons et sur laquelle nous n’avons pas de pouvoir alors qu’en revanche elle nous regarde et en quelque sorte nous possède, nous cerne, nous embrasse. Au cours de la prière, la subjectivité se sait regardée. À cet égard, le chant se tient sur la limite de l’au-delà, qui s’avère être essentiellement une profondeur.
Aucune subjectivité ne peut résister à une telle expérience. Ici, elle est portée par une musique irrésistible et incomparable, très concrète pour chacun, on peut le gager.
Quant au Concerto pour chœur, il est constitué par le Livre des Lamentations(de Saint Grégoire de Narek, X° siècle), qui porte pour sous-titres, et cela confirme l’amorce d’une compréhension de la prière, ici, en régime religieux, « une parole vers Dieu émerge des profondeurs du cœur » (on a un moment envie de compléter par le renversement de la phrase, une parole vers soi dont on ne sait ce qu’elle fera émerger, un autre soi, sans doute, ou bien peut-être). On se sent immergé dans la plus intense spiritualité, emporté même, très exactement, on l’a dit, porté, presque aimé. Et en ce sens, le contenu de la musique effectue en réalité ce que les paroles demandent, à savoir un rachat des erreurs et des fautes, l’expérience en somme de l’expérience. La musique, celle-ci, en est la démonstration saisissante. À cette occasion, on redécouvre en passant la puissance spirituelle recueillie de la monodie arménienne. Plus généralement, un peu, parfois, comme chez Scriabine, mais sans les voix évidemment qui décuplent l’intensité en question, la musique s’efforce de percer, et de passer de l’obscurité à la lumière. Ainsi, ce sublime 3° mouvement, cette prière absolue, cette pure prière qui s’éclaire matériellement de l’intérieur, cette pensée se faisant prière, et inversement. À l’écoute, de façon presque thaumaturgique, c’est l’impression qui se manifeste sur les réactions de la peau, les tragédies collectives et personnelles sont représentées, donc ressenties, vaincues par la bonté qui jaillit de la beauté que cette lumière fait rayonner comme pure, à vrai dire une exclusive et triomphante lumière.
© André Hirt


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