Retour nuitamment hypnagogique, ou presque. Où s’imposent comme une effraction les « historiens de l’art » toujours les mêmes, les sachants qui envahissent écrans et livres pour parler de ce qu’ils ignorent comme s’ils le savaient, le comble des ignorants disait Socrate, mais le connaissent-ils ?
Ils savent tout sur tout et ex-pli-quer est leur pouvoir dont ils se targuent. Persuadés qu’ils sont qu’ils peuvent ouvrir le pli dans lequel se tient l’essentiel infiniment com-pli-qué, qu’ils veulent dés-im-pli-quer pour révéler le mystère de la création. L’art ne peut avoir de secret pour eux qui ne savent pas ce dont ils parlent, incultes par nature, effroyablement vaniteux.
Et pourtant les artistes parlent un tout autre langage… Comme dit Caillois à propos de la création poétique, ce qui vaut d’ailleurs pour la peinture :
« Souvent j’ai travaillé la nuit entière sans qu’à l’aube il me soit resté un seul mot. D’autres fois, en temps de loisir, de paresse et de distraction, mes plus beaux vers sont nés sans mon aveu. Pourtant, je n’ai pas maudit le travail et la peine. Je me suis souvenu qu’il était pour l’eau, entre la pluie et la source, un pénible et douteux cheminement. Je ne me suis pas présenté comme la source, produisant par miracle une eau pure, mais comme la terre et l’argile. Je filtrais comme l’une, je rassemblais comme l’autre. Les vers jaillissaient à la fin. »
Ou ce peintre chinois d’un siècle ancien écrivant :
« Automne. Pavillon d’eau. Je me suis levé tôt pour contempler les bambous. À travers branches éparses et feuilles serrées scintillent, intimement mêlées, ombre du soleil et lumière de la brume. Je sens monter en moi le désir irrépressible de peindre. Mais je ne tarde pas à comprendre que les bambous jaillis de mon for intérieur ne sont pas ceux que j’ai devant les yeux. Une fois l’encre prête et le papier déployé, je me mets à dessiner : mais cette fois, je constate que les bambous surgis de ma main ne sont pas non plus ceux qui ont jailli dans mon cœur. Ah !, que l’Esprit doive précéder le Pinceau, c’est la règle ; mais que l’accomplissement doive dépasser la règle, voilà le mystère de la vraie création. »
Ils inventèrent même une « histoire de l’art ». Or l’art est « comme les amoureux[qui] n’ont pas d’histoire »… et distinguèrent parmi tant d’autres le figuratif et l’abstrait croyant ainsi avoir résolu le grand passage, le grand bon d’un Cézanne et de sa postérité, n’ayant rien compris, voire ignorant, aux « bambous ». Or comme le disait en souriant Bazaine l’ami, l’oublié bien sûr du marché de l’art – car le marché est partout et l’art n’y échappe pas, marché de la santé, du bonheur, de la longue durée du vivre, tout se marchande, l’art aussi et les imposteurs comme les spéculateurs s’en donnent ainsi à cœur joie – « Abstraire c’est extraire du monde arythmique de l’action des formes capables de se mouvoir (et j’ajouterai modestement : de s’émouvoir) rythmiquement ».
Pourtant, pas de différence entre l’un et l’autre, tout art est abstrait qu’il soit figuratif ou non-figuratif ; Mais qui peut comprendre les propos de Bazaine aujourd’hui, puisque tout doit appartenir à un « isme » quelconque. Figé, classé, tout doit correspondre au dire de la pensée dominante ; Giotto, Velasquez et tant d’autres Soulages, Richter, etc. sont tous des peintres abstraits, puisqu’ils sont des peintres, simplement. Figuratif ou abstrait, c’est le même. Il n’y a que le regard qui change. Et quand l’artiste applique sur la toile des lignes, des couleurs, il ne s’applique pas, mais laisse le geste advenir à l’aventure de sa destinée, là où une voie s’ouvre et d’aucuns entendront une voix, celle d’un abîme, d’une enfance perdue, ou d’une étoile filante dans la nuit silencieuse. Le poignet vide dirait le calligraphe… Comme si un écrivain pouvait être figuratif ou abstrait. Comme un livre est silencieux avant qu’il ne soit lu, une peinture l’est dans un fond d’atelier, avant qu’elle ne soit vue, et que dire de Lascaux ou Chauvet. Un mot ne dit rien, une couleur, une forme, ainsi, ce n’est que quand un lien les tisse ensemble (logosdisait les Grecs) que quelque chose se met en marche, la grande marche… Oubliant les subtilités kantiennes de belle représentation de quelque chose ou de représentation d’une belle chose… il n’est question en art que de présence immédiate et non de re-présentation. Nous ne sommes ni au théâtre, ni avec un avocat ; le réel nous gifle, nous griffe, nous traverse et il faut (artiste) se calquer au rythme de cette traversée. On entendrait parfois battre le cœur de Thérèse d’Avila, transverbérée. C’est un peu cela.
Quant à la figure – il s’agit comme toujours chez Platon de renvoyer à la géométrie et non au visage –, souvenons-nous des premiers mots de la Caverne : « Figure-toi… ». Il ne s’agit pas de se représenter mais d’y entrer et là tout bascule… car dans la réalité il n’y a aucune figure, aucun triangle aucun cercle, aucune épure, mais un entrelacs de matière duquel surgira ce que l’on n’attendait pas. Nous n’en sortirons finalement pas indemnes, les aléas passés. Le réel, pas celui des Idées, nous marquera et laissera des cicatrices qui sont les signes même que nous existons. Et tout s’inscrira en palimpseste. Entendrez-vous le rythme du vivre battant en nous à chaque mouvement des estrans quand la mer, la mer toujours recommencée, nous laisse un goût salé d’éternel.
Alors on découvre un peu plus que dans toute œuvre d’art comme dans toute vie, rien n’est explicable, que cela relève du mystère au sens le plus laïc et que les traces qu’elles nous donnent à voir sont bien signes de leur existence. S’effacer humblement devant elles, les contempler si l’on peut avec l’humilité requise devant ce qui dépasse tout entendement et comprendre (non pas expliquer) que rien n’est dû, que ce qu’on nomme hasard a fait et fait ainsi les choses et que nous sommes à leur merci, fiers d’avoir été élus pour un temps certes bref, car tout disparaîtra, mais pour un temps cependant qu’on nomme séjour, ce qui est habité, ce passage discret dans un lieu, espérant ne pas y avoir laissé trop de traces ou qu’elles s’effaceront vite quand l’oubli reprendra ses droits. C’est bien le sens profond du frisson, qu’il s’applique à l’œuvre ou à l’existence, ce qui assure au présent sa présence en fait un main-tenant et cadeau à la fois. On ne peut se tenir en face d’une œuvre ni en face de la vie, sur le bord de la rivière ; nous sommes dans l’eau, nous sommes l’eau au rythme des remous ; certes nous ne nous baignons jamais dans le même fleuve et pourtant, altération oblige, nous sommes et ne sommes pas à la fois, comme une œuvre ; il n’est qu’à écouter un Stabat mater et découvrir surpris qu’à la énième écoute il semblerait que nous ne l’ayons jamais entendu ainsi. Montaigne avait raison de penser qu’on s’échappe à soi-même comme une œuvre d’art, jamais réductible à ce qu’on peut en dire. Reste à danser au rythme des formes, des couleurs, du vide duquel elles naissent comme nous dans le meilleur des cas lorsqu’on deviendra étoile filante, dansant dans l’univers sans forme, dans ce chaos originel d’où nous venons et où nous sommes si bien.
« Forme et Sans Forme rendaient fréquemment visite à Chaos qui les accueillait avec beaucoup d’urbanité. Forme et Sans Forme désirant lui exprimer leur reconnaissance lui dirent : tous les hommes ont sept orifices qui leur permettent de voir, entendre, manger et sentir. Vous seul en êtes dépourvu. Si nous vous percions ces orifices. Et chaque jour ils lui perçaient un orifice. Le septième jour, c’en était fait. Chaos était mort. » Chuang-tzu.
Une œuvre d’art n’est pas possible avant d’être, ainsi d’un vivant. Au départ d’une forme se trouve sans forme, comme au départ de toute présence l’absence. Cette dernière vaincra. Réjouissons-nous.
© Jacques Neyme
Image : © André Hirt


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