Quel ensemble tout de même ! L’amitié et l’amour confondus, les interprètes dans l’amitié musicale et les compositeurs dans leur composition, et leur mode de communauté si romantiques ! Les musiciens sont internationaux, l’alto germanique, l’espagnol pianiste et le français violoncelliste.
Cela, pour jouer le Trio op. 114 dans sa version pour alto, ce qui ajoute encore à la composition originelle, s’il se peut, peut-être pas de la couleur, que la clarinette possède amplement, mais de l’épaisseur, une certaine rudesse rocailleuse, moins une envolée qu’une proximité avec l’existence dans sa finitude et son désir d’infini.
Il n’empêche, on croit assister à un élargissement des perspectives que l’œuvre recelait (c’est, analogiquement, le génie objectif, aussi mystérieux que le langage verbal en lui-même, de la multiplicité des langues et de la traduction), comme en musique il arrive souvent avec l’alto, ce merveilleux instrument (est merveilleux ce qui se tient dans l’entre-deux, ni violon ni violoncelle, mais les deux réunis, croisés, se désirant et s’aimant, comme des voix et des corps, et des corps dans les voix). L’alto, ne l’oublions pas, était l’instrument favori de Mozart, c’est lui qu’il tenait lorsqu’il jouait en quatuor ou dans le cadre du trio à cordes (le chef-d’œuvre absolu qu’est le Divertimento K. 563 !). Il chérissait l’alto autant qu’il était tombé littéralement amoureux de ce que lui inspirait la clarinette, alors naissante dans l’ordre des instruments.
Chaleur, mais rudesse et profondeur, mais abyssales, amplitude mais infinie, ainsi résonne, en tout cas ici, l’alto. Peut-être les raisons tiennent-elles aux compositions on ne peut plus romantiques (même les mélodies hébraïques de Joseph Joachim sonnent dans ce cadre, la grande pensée romantique étant passée par là, Dorothea Veit-Schlegel-Mendelssohn, Rahel Varnhagen, toute cette filiation des Lumières depuis le père à tous, Moïse Mendelssohn).
Car, ici tout est passion, lyrisme, romantisme dans sa forme la plus élaborée, la moins naïve qui soit, ce qu’en terre germanique il ne fut jamais, donc sans désespoir affiché, mais désir tendu dans la pensée, désir comme pensée. Certes, on perçoit des moments d’affaissement, de désespoir sans doute, causés par l’énergie défaillante, celle qu’il faut déployer pour soutenir de tels efforts spirituels ou seulement intellectuels, comparables seulement à ceux que le corps subit lorsqu’il touche à ses possibilités extrêmes. Et ce qu’on entend alors, c’est dans toute la subtilité des musiques qui composent ce très beau programme, c’est que du sens s’y élabore sans qu’il soit possible de se l’approprier, que c’est malheureux et aussi très bien ainsi (que c’est juste). Toute création, se dit-on, et ces musiques en approchent l’idée, touchent à cette sensation et ce sentiment mêlés.
Le programme musical, au demeurant, si actualisé dans le romantisme, révèle que l’Histoire le transit. Les mélodies hébraïques, on y revient, ne seraient-ce que parce qu’elles risquent de ne pas retenir suffisamment l’attention au regard des compositions des époux Schumann et de Brahms, semblent nous venir, nous revenir en vérité, de si loin qu’elles travaillent en profondeur notre manière présente de nous sentir au monde.
C’est une musique, prise ensemble, qui forme une sorte de comète. Cela a-t-il jamais existé, cette passion, cette fougue, l’alto de Tabea Zimmermann, cette tendresse du violoncelle à laquelle parvient on ne sait trop comment Jean-Guihen Queyras, et cette conduite précise, cette clarté, ce soleil du piano de Javier Perianes dont on appréciait récemment le disque Scarlatti (on s’arrête un moment sur cette transition possible et on songe à nouveau aux formes précises des maisons sous le soleil et l’ombre, à la découpe des paysages, à la brièveté de la véritable inspiration, au contenu précieux des instants uniques, à une vraie tenue du corps et de l’esprit, la vraie antithèse de notre temps, et analyser ce dernier devrait passer par l’examen patient de cette musique-là, de Scarlatti aux romantiques qu’étaient les Schumann et Brahms – un Nietzsche actuel y parviendrait assurément) !
Ce qui s’esquisse alors, à l’écoute, c’est l’impression d’être naturellement invité dans cette communauté, de participer selon ses moyens à la composition communautaire de la F.A.E Sonata, de s’ajouter aux trois cerises peintes sur la couverture, par Isy Ochoa (Cherries, 1996, huile sur toile), ces cerises qui, une fois de plus, font songer au désir, celui ressenti par le jeune Jean-Jacques Rousseau les faisant tomber de l’arbre dans le corsage délicieux d’une jeune femme.
© André Hirt


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