Il s’agit peut-être de la plus difficile de ses symphonies, on veut dire la plus complexe intrinsèquement, la plus malaisée à appréhender pour l’auditeur, dans l’ensemble la plus déroutante, et puis, ne l’oublions pas, la plus virtuose, du moins apparaît elle définitivement ainsi à l’écoute du dernier mouvement.
Il y eut des interprétations mémorables, celle de Kondrashin exemplairement, objectivement, celle de Sinopoli, subjectivement, mais elle est si remarquable, Kubelik grâce auquel on avait découvert l’œuvre (la seule version à l’époque en collection économique), il y eut les enregistrements de Bernstein (mais était-ce une symphonie, la seule sans doute, de Mahler pour lui ?), et surtout les nombreuses interprétations au disque de Hermann Scherchen auquel on revient toujours, sans parler de l’incroyable version de Klemperer, d’une lenteur impensable et aussi d’une très grande dimension poétique (on met de côté ici d’autres enregistrements, de grande valeur, mais on écoute nécessairement avec son histoire personnelle, sans mépris ni jugement de valeur, du haut de quoi d’ailleurs ?).
Ce qui apparaît avec évidence lorsqu’on réécoute cette œuvre si singulière, c’est la nécessité, dans ses dimensions apparemment hétéroclites, de tirer d’elle, dans l’interprétation, une couleur ainsi qu’une tonalité commune, disons un sens. Paavo Järvi y parvient-t-il ? En vérité, on l’ignore, non parce que son interprétation serait ambigüe, mais en raison de sa cohérence même. En effet, ce qui se trouve ici souligné enveloppe les dimensions grotesques d’une nuit romantique, disons les choses ainsi, avec ses fantômes et ses innombrables spectres, voilà pour les « personnages », et puis l’inquiétude, sans parler des frissons venues du fond de l’œuvre que l’on éprouve, voilà pour l’amosphère ou si l’on préfère l’ambiance.
Une telle approche est légitime, concernant les trois mouvements médians qui décrivent des moments de Nachtmusik (musique nocturne), mais dans le premier mouvement, de quoi s’agit-il ? Et, surtout, ce côté délirant du dernier, son allure embarquée, sa folie en un mot, comment faut-il le concevoir ? Folie, nuit, danse des morts dans le Scherzo, et puis, une sorte de joie (d’éveil, de réveil ?), tout cela se tient dans cette symphonie dont l’unité n’est en rien constituée par le tragique, mais par quelque chose de malin, de grotesque dans la nuit qui qui n’est que le voile de la mort, encore moins par la sérénité finale à l’égard de la mort qu’on trouvera dans le final de la IX° Symphonie. C’est ici une symphonie dont l’effet majeur est celui d’un cauchemar que les deux mouvements extrêmes cherchent à conjurer.
Le cœur de l’œuvre est bien constitué par le Scherzo, ce troisième mouvement dont l’allure est celle de la démarche et des attitudes du diable entrant en scène. C’est, n’en doutons pas, la musique du terrible chapitre XXV du Docteur Faustus de Thomas Mann, au cours duquel a lieu cette très longue discussion avec le diable, lui-même ne cessant, dans le froid ambiant, de changer de costume et d’attitude. On ignore si Paavo Järvi a lu ce long passage du romancier, du moins c’est ce dernier qui vient à l’esprit et que l’on perçoit dans l’écoute. Certes, c’est dérangeant, caustique, inhabituel, mais l’ensemble se tient. À cet égard, l’enregistrement trouve sa place dans la discothèque de la VII° de Mahler.
© André Hirt


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