Parmi tous les disques qui paraissent, et on n’en écoute que quelques-uns, ne prêtant l’oreille qu’à très peu en raison des nécessités de l’attention essentiellement, mais aussi des redites et ou de l’inintérêt non pas du répertoire (il est inusable), parce que aussi, avouons-le, la distance, au bout de quelques minutes d’écoute, se creuse entre le savoir musicien et l’apparence technicienne. Analogiquement, un livre sur la table n’est pas la promesse de la littérature, mais peut être sa négation puisqu’il ignore ce que c’est en ignorant le récit, dans une forme singulière, d’une existence qui cherche à s’articuler à ses risques et périls. De même un programme musical peut faire l’occasion d’une sortie le samedi soir en attendant le restaurant…
Ça n’est là guère le sujet, mais un des effets induits que de ce très beau et surtout intéressant disque permet de réinterroger. Par exemple, pourquoi composer une symphonie en trois mouvements, alors qu’on a appris qu’il en « fallait » en principe quatre ? Certes même Mozart s’est adonné au trois, en masquant un peu son jeu. Mahler en faisait cinq. D’autres n’en ont ont fait plus qu’un ou davantage. Faisons donc de trois (3) un genre à part !
Lorsqu’on n’est pas, loin de là, soi-même compositeur, on se doute néanmoins que 3 ne résulte pas de la paresse et de l’impuissance, de la maladie et de la mort, ou de quelque autre interruption involontaire, mais de la contrainte d’une forme qui, elle-même, résulte d’une pensée. De celle-ci, il ne peut être pleinement rendu compte, à moins, précisément, d’écraser l’œuvre sous des considérations purement formelles et techniques. 3 impose un autre rythme, une temporalité et une scansion nouvelles. Le trois de la 9ième symphonie de Bruckner (involontaire sans doute, volontaire pour finir peut-être aussi) ne peut être déplacé dans la représentation qu’on s’en fait à l’écoute, non en raison de l’habitude, mais parce qu’on sent une pièce rapportée lorsqu’on y ajoute le 4, à l’état d’ébauche, qui aura été complété par différentes personnes et qui, au demeurant, en lui-même, ne manque pas d’intérêt.
Et puis, 3 génère des œuvres singulières, identifiables une fois découvertes. Outre leur rythmicité finalement assez naturelle, les 3 qu’on découvre ici, à l’exception du morceau de choix remarquable qu’est la symphonie de Stravinsky qui parvient à se hisser au niveau des versions de Bernstein et de Rattle, sont toutes intéressantes (un bémol pour celle C.P.E. Bach qui détonne ici, mais à la réflexion elle met les autres œuvres présentées en relief et permet la respiration). Une mention particulière doit être faite à la symphonie de Charlotte Sohy (1887-1955) (l’œuvre date de la 1°Guerre Mondiale), qui n’est pas loin du tout du chef-d’œuvre. Il faut la découvrir. Milhaud, c’est Milhaud, mais personnellement on n’y arrive pas. L’écoute se transforme en sourire bienveillant…
L’orchestre de Bordeaux Aquitaine est manifestement heureux de jouer ces partitions. Et il se montre impeccable dans sa diction. Une mention particulière doit être faite aux bois (le 3 de Milhaud), les cuivres, remarquables ! Et que dire des percussions qui savent ce qu’elles épellent dans Stravinsky, la source de la musique dans la frénésie de la danse. Bar Avni y est exceptionnelle ! C’est une musique de la terre, se dit-on, plus que des folklores. Elle permet d’entendre, concentrés, des sons que la structure ternaire renforce parce qu’elle est celle de l’espace dans lequel nous existons : les saisons (« Le Printemps » de Milhaud), mais aussi la guerre (« Grande guerre » de Charlotte Sohy).
La Symphonie « classique » en 4 mouvements relève d’autre chose, de quelque chose du monde qui serait percé et soulevé, qui désire nous conduire vers un autre lieu. 3, c’est le chiffre de l’existence, donc. Et ce chiffre est énigmatique comme finalement les œuvres présentées ici, qui sont pour cette raison même passionnantes.
© André Hirt


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